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ABBASI
(Siyavash Awesta)
Entretien avec
Robert Ménard
(Secrétaire Général de Reporters sans Frontières)

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Pendant plus de 30 ans
Monsieur ABBASI, grâce à ses émissions télévisées et
radiophoniques, a interviewé plusieurs dizaines de
personnalités internationales… Voici l’une d’entre elles ! |
David
ABBASI : Comment
voyez-vous, Monsieur Ménard, la violence dans la politique
internationale ?
Robert Ménard :
La violence, elle se déchaîne aujourd’hui c’est-à-dire que l’on
constate pour les journalistes mais pour le monde que les conflits
aujourd’hui sont de plus en plus meurtriers et touchent de plus en
plus les civils. Je vais vous donner un chiffre, il y a 50 ans dans
une guerre, 90% des victimes étaient des militaires et 10% des
civils. C’est exactement l’inverse maintenant. Parmi ces civils
aujourd’hui, des journalistes, des avocats, des contestataires, ça
c’est la première chose. On le voit. Je vais vous donner un deuxième
chiffre. Il y a eu pendant cette guerre en Irak, près d’une
soixantaine de journalistes tués en 2 ans c’est autant qu’en 20 ans
de guerre au Vietnam c’est vous dire que la violence a pris une
ampleur incroyable. C’est dans les conflits armés. Ce que l’on
constate aussi c’est qu’il y a une violence qui peut régler les
conflits dans des pays qui ne sont pas en guerre. Aujourd’hui on tue
des journalistes dans des pays où il n’y a pas la guerre, simplement
vous n’êtes pas d’accord avec quelqu’un, vous êtes du côté du
pouvoir, je vous tue pour faire taire. Pourquoi y a t-il un
développement de cette violence ? Parce qu’il y a un phénomène
mondial qui est l’impunité. On peut, dans un certain nombre de pays,
tuer un opposant, une personne qui vous conteste, quelqu’un qui pose
juste des questions dérangeantes sans jamais rien risquer. Un
dernier chiffre, il y a eu plus de 500 journalistes tués au cours de
ces dix dernières années dans le monde et dans plus de 95% de ces
affaires, il y a eu impunité. Ce n’est pas seulement que l’on a pas
trouvé les assassins c’est que l’on ne les cherche même pas car ceux
qu’ils tuent sont souvent ceux proche du pouvoir.
David ABBASI :
Une guerre contre le terrorisme a été déclaré mais malheureusement
le combat n’a pas été gagné. Pourquoi ?
Robert Ménard :
Je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas réussi, ce que je sais ce
sont les dégâts à cause du terrorisme. Il faut évidemment lutter
contre le terrorisme moi je n’ai pas envie que mes enfants soient
tués dans des attentas terroristes. Personne n’a envie de cela. Il
faut lutter contre le terrorisme mais à quel prix ?! A quel prix ?!
La lutte contre le terrorisme a dans les Droits de l’Homme trois
conséquences désastreuses. Un certain nombre de régime
instrumentalise la lutte contre le terrorisme en s’en prenant à tous
leurs opposants. Je ne vais pas vous citer 50 exemples mais par
exemple en Chine, quand j’entends les autorités de Pékin dire on
lutte contre les terroristes tibétains, attendez, il n’y a pas plus
pacifiste qu’un tibétain, il n’y a pas de terroristes tibétains.
Quand je vois dans un pays comme la Tunisie, Monsieur Benai, le
président tunisien traiter de terroristes tous ces opposants même
quand ce sont des démocrates. Il a instrumentalisé la lutte
nécessaire contre le terrorisme pour faire taire les oppositions.
Voilà la première conséquence néfaste. La deuxième est que les
démocraties n’osent plus s’en prendre à un certain nombre de régime
car elles en ont besoin pour la lutte contre le terrorisme.
L’exemple typique est Monsieur Poutine, ce n’est pas un démocrate
comme la Russie sauf que les Occidentaux et les Américains ont
besoin de Monsieur Poutine pour lutter contre le terrorisme. Ils ne
vont plus rien dire à Monsieur Poutine car vu qu’on en a besoin on
ne va pas lui casser les pieds… Le troisième problème c’est que dans
nos vieilles démocraties occidentales on voit aujourd’hui un certain
nombre de mesures prises par nos parlements qu’ils n’auraient jamais
prises avant. Un exemple, c’est vrai qu’Internet est utilisé par les
groupes terroristes, c’est incontestable. Est-ce pour cela qu’il
faut surveiller toutes les communications sur Internet ? Non.
Internet est aussi un instrument de liberté, d’information et cela
doit bénéficier d’une protection. Comme il faut lutter contre le
terrorisme, on donne des coups de canifs aux libertés… mais je le
répète, il faut lutter contre le terrorisme, une obligation pour la
sécurité de nos citoyens mais pas à n’importe quel prix.
David ABBASI :
Des tchétchènes sont massacrés tous les jours, pour la
République Islamique d’Iran qui se prétend sauveur des musulmans du
monde, pourquoi ne défendent-ils pas les tchétchènes ?
Robert Ménard :
Honnêtement, je ne sais pas mais je crois que la politique du
pouvoir iranien n’est pas dictée par des considération humanitaires,
cela se saurait. Je ne crois pas que les gens aux pouvoirs
aujourd’hui à Téhéran aient un vrai soucis de l’avenir des musulmans
dans le monde. Ils ont un soucis de leur propre avenir à la tête de
l’Iran. Ce n’est pas vraiment un régime démocratique. Il y a une
rhétorique en Iran comme dans plusieurs pays, il y a un gouffre
entre le discours tenu et la réalité. Aujourd’hui les gens
s’intéressent aux tchétchènes et au soutien aux tchétchènes car cela
intéresse. Le peuple tchétchène s’en moque. Aujourd’hui on voit
comment ils instrumentalisent les malheurs des gens quand ça leur ai
utile.
David ABBASI :
Depuis le 11 septembre, le monde a commencé à réagir concernant
les terroristes internationaux, pourtant avant cela il y a eu
beaucoup de victimes et jamais il n’y avait eu ce combat
international.
Robert Ménard :
Parce que les gens sont égoïstes, parce que les Occidentaux sont
égoïstes, parce que tant que cela ne les touche pas eux-mêmes, le
terrorisme n’est pas très important... Vous savez combien de morts y
a t-il eu en République Démocratique du Congo, l’ex-Zaïre en
Afrique entre 1998 et 2004 ? Il y a eu 3 millions de morts. Vous
avez vu beaucoup de gens en parler et se mobiliser ? Imagez qu’il y
en ai un centième ici chez nous ! Le monde entier se mobiliserait
mais la vie n’a pas le même prix au fin fond de l’Afrique, en
Occident et aux Etats-Unis. Les gens vous disent qu’il faut lutter
contre les inégalités, le terrorisme, les violations des Droits de
l’Homme mais les gens sont des haut-le-cœur sélectifs…Ce qui me tue
dans ces affaires-là, ce qui me bouleverse, c’est notre capacité à
être schizophrène, à se révolter contre la violence qui vous ai
faites à vous, à se moquer éperdument de la violence qui est faite
aux autres. Vous avez raison le terrorisme n’a pas commencé le 11
septembre. C’est vrai que ce qui s’est passé au World Trade Center
est abominable, terrible, 3000 morts c’est la plus grosse affaire de
terrorisme de ces dernières années mais y en a eu avant. Je peux
vous citer des centaines d’actions terroristes sans que personne n’a
levé le petit doigt. Ça les a touché directement dans leur
territoire, ça a changé la donne. Quand ça change la donne pour les
Etats-Unis, ça la change pour le monde entier. C’est comme ça.
David ABBASI :
Ne pensez-vous pas que c’était un prétexte, un scénario
programmé pour entrer militairement en Irak ?
Robert Ménard :
Je ne crois pas. Je ne pense pas qu’il ait un espèce de complot
programmé ou des arrières pensées comme ça. Je pense que ce qu’il
s’est passé le 11 septembre ça a traumatisé réellement et
profondément le peuple américain. Quand les gens pensent que Bush
est un extrémiste… Bush est surtout à l’image de ce que pense la
majorité des Américains. C’est un pays démocratique, Bush est élu
par les Américain et il représente ce que pensent les Américains. Je
crois que ce qu’il s’est passé le 11 septembre, c’est pour les
Etats-Unis quelques chose qui fait basculer leur histoire alors qu’à
partir de là, on utilise cela pour d’autres raisons, le pétrole et
tout, peut-être, mais je crois pas du tout que ce soit
l’explication, c’est ce que pense le peuple américain. Ils ont
décidé que cela ne se reproduirait plus, que leurs intérêts vitaux
étaient en cause. Il y a avec la nouvelle administration américaine,
une vrai volonté de sortir d’une situation où on laissait le reste
du monde se démerdé comme il pouvait pourvu que l’on ne touche pas à
leurs intérêts. L’explication par le pétrole est largement fausse,
il n’y a pas de complot, des gens qui instrumentalisent le
terrorisme pour faire des affaires. La première explication est que
l’on veut éradiquer le terrorisme parce que pour la première fois on
a été touché sur notre sol et on s’en donne les moyens. Ils l’ont
fait en Irak et ils le feront ailleurs. Le monde a basculé le 11
septembre.
David ABBASI :
Monsieur Ménard, avec tous les progrès d’aujourd’hui concernant
l’informatique, cela fait des années que l’on cherche Ben Laden en
Afghanistan. Cette histoire de l’arrestation de Ben Laden n’est-ce
pas un prétexte pour rester dans le quartier car trouver Ben Laden
était tellement facile.
Robert Ménard :
Si les américains pouvaient trouver Ben Laden, ils le
trouveraient. Vous savez, Monsieur Bush, sur la scène nationale, vis
à vis de son opinion publique, arrêter Ben Laden serait quelque
chose qui lui donnerait une popularité incroyable. Je crois
malheureusement que ça montre les limites de toute cette
technologie. Je ne crois pas que les satellites, l’informatique, le
développement de la communication paraissent aussi simple que
l’arrestation de quelqu’un dans des zones tribales à la frontière du
Pakistan et de l’Afghanistan. Je ne crois pas que les Américains
aient la vocation de rester à l’extérieur d’un pays, quel intérêt
de contourner l’Afghanistan. Peut-être la lutte contre la drogue…je
crois que dans l’affaire du terrorisme on est sur d’autres logiques
économiques, on est sur une logique politique qu’elle prime
l’économie. C’est une vision marxisante de croire qu’il y a toujours
des explications matérielles pour un certain nombre d’action. Non.
Aujourd’hui, il y a un basculement de l’opinion public aux
Etats-Unis dont Monsieur Bush est le témoin, la conséquence qui fait
d’un pays qui veut être sur la scène internationale, assurer sa
propre sécurité et qui est prêt à le faire jusqu’au bout. Et tout
simplement car le poids de la France a diminué. La France n’est plus
une grande puissance, la France est encore sur la scène
internationale parce qu’elle a un siège au Conseil de Sécurité de
l’ONU mais quand il sera élargit à d’autres pays, la place de la
France sera moins importante car on a peut-être une classe politique
moins sensible à ces questions-là. Pour être une grande puissance,
il faut avoir des moyens y compris économique. La France n’est plus
une superpuissance, le monde a changé. La France ne s’est peut-être
pas adapté à cela. Moi je suis toujours sidéré à la fois par les
traditions françaises dont je suis fier, par les discours français
et c’est vrai que parfois les discours politiques français des
hommes politiques français a une réelle qualité. Il faut que cela
change mais la France dont le dernier referendum a été refusé par
les Français est le signe d’un pays qui se recroqueville sur
lui-même. C’est un pays qui régresse plutôt qu’il n’avance et je le
regrette tous les jours.
Monsieur Ménard, je
vous remercie beaucoup. On vous verra en Iran pour la première fois.
Merci beaucoup
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