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ICI & MAINTENANT
samedi 6 juillet 1996
Abbasi = A
Daniel Gélin = DA
A - Nous sommes ravis
de vous recevoir, M. Daniel GŽlin, grand acteur international.. on peut
dire pote et beaucoup d'autres choses. C'est vraiment une grande joie
pour moi et pour Radio Ici & Maintenant et aussi pour nos émissions
persanes, de recevoir aujourd'hui un des grands artistes internationaux,
monsieur Daniel Gélin. Je vous remercie d'abord d'avoir accepté notre
invitation.
DG - C'est moi qui vous
remercie de m'avoir invité, de plus j'ai devant moi cette vue
merveilleuse sur cette boucle de la Seine et par un temps magnifique
pour une fois.
A - M. Daniel Gélin, ma
premire question : que représente pour vous le cinéma ?
DG - C'est d'abord mon
gagne pain, mais c'Žtait tout ˆ fait au départ une intention, si vous
voulez, de pouvoir communiquer; donc ˆ partir de grands textes, j'ai
d'abord commencŽ par le thމtre, mais trs vite le cinŽma s'est emparŽ
de moi. C'est une faon d'incarner des personnages qui me ressemblent ou
qui ne me ressemblent pas, et de participer ˆ une espce de distraction,
de rŽflexion en commun avec le public quel qu'il soit, et lorsque je
tourne une scne, mme simplement en prŽsence des techniciens, dans un
studio, immŽdiatement, j'ai la force d'imagination suffisante, pour
imaginer les gens, qui chez eux devant leur Žcran de tŽlŽvision ou le
public dans une salle, vont me voir deux ou trois mois aprs la fin du
film et j'Žtablis avec eux une espce d'entente, de dialogue, de
communication et mme je dirais plus, communion. Je sais que mon mŽtier
est de distraire, de surprendre les intŽressŽs et de les arracher si
vous voulez plus ou moins ˆ leur soucis quotidiens, politiques etc de
toutes sortes, et aussi en ce moment la pauvre humanitŽ en a besoin. Je
peux considŽrer mme que ce mŽtier d'amuseur, ce mŽtier de comŽdien, je
le considre comme un vŽritable sacerdoce. Ce n'est pas l'argent qui m'a
fait avancer, c'est le besoin de communiquer, de faire partie, de faire
part de mes dons d'amuseur, d'humoriste, de mettre en Žbullition ma
sensibilitŽ et mon imaginaire, mon naturel et mon amour de la vie, mon
amour des enfants et des femmes, de les mettre en Žtat suffisamment
sensibles de faon ˆ ce que je puisse nourrir mes personnages et tre
de plus en plus efficace sur l'imaginaire. C'est une forme de vocation
Žgalement que j'ai depuis trs trs lontemps, que je dŽveloppe le plus
souvent.
A - M. Daniel GŽlin
vous venez de dire que vous avez commencŽ par le thŽatre, pouvez vous
nous dire quelle a ŽtŽ la premire pice que vous avez jouŽe ?
DG - C'Žtait juste
avant la guerre; j'Žtais parti de ma ville de Saint-Malo pour aller
faire du thމtre et du cinŽma bien entendu, et Louis Jouvet (dont je
suis devenu l'Žlve au Conservatoire aprs avoir vu un film sur lui et
dans lequel il jouait son propre personnage, c'est ˆ dire le professeur
de diction au Conservatoire National de Paris)... m'a appris des choses
que j'ignorais.
Finalement, je suis
rentrŽ dans sa classe. Si vous voulez, dans ma petite ville de province
o le thމtre ˆ cette Žpoque-lˆ (a a changŽ depuis) mais ˆ cette Žpoque
le thމtre Žtait pratiquement inconnu... et alors ˆ Paris j'ai appris ˆ
conna”tre le thމtre. Je suis Žgalement rentrŽ dans un cours de diction,
o il y avait parmi les Žlves un certain GŽrard Phillipe, etc...
On travaillait non
seulement dans la mansarde, pas chauffŽe d'ailleurs parce que c'Žtait
l'occcupation, et on apprenait ˆ ce- moment lˆ ˆ se rendre les meilleurs
possibles. J'ai dŽbutŽ alors dans une pice d'un jeune auteur qui
s'appelait Henri-Georges Clouzot. C'Žtait une tradition; on reprŽsentait
des pices en un acte, terrifiantes, des pices d'horreur et en mme
temps pour reposer le public de l'horreur, de la crainte, de la frayeur
qu'on avait provoquŽe on jouait Žgalement des pices dites roses, de
divertissement. Ce charmant H.G. Clouzot, qui Žtait un jeune auteur,
dŽbutant, avait Žcrit une pice ˆ quatre personnages dans laquelle je
faisais le jeune homme qui louait une chambre et j'Žtais heureusement
mis en scne ˆ ce moment-lˆ par celui qu'on considŽrait comme l'un des
premiers en France au point de vue thŽatral et au cinŽma: Pierre
Fresnay.
J'ai ŽtŽ le poulain, le
protŽgŽ de Pierre Fresnay et de lui, j'ai appris des choses dont
j'essayais de me souvenir. Alors aprs a a ŽtŽ le Conservatoire; je
suis entrŽ dans un thŽatre qui s'appelait le Thމtre des Mathurins, o
j'ai jouŽ avec Maria Casars, Jean-Marc Thibault, Michel Auclair et des
tas d'autres comŽdiens. J'ai jouŽ des tas de pices et surtout du
Molire dans les matinŽes classiques c'est-ˆ-dire le jeudi et le samedi
aprs-midi. Puis a a ŽtŽ les grands r™les, j'ai repris Huis Clos de
Sartre aprs le crŽateur Michel Vitold. Je l'ai jouŽ finalement dans ma
vie plus de mille fois, partout dans le monde, et puis j'ai commencŽ ˆ
faire du cinŽma.
Dans les films
intŽressants il y a eu "Rendez-vous de Juillet", qui a ŽtŽ aprs la
guerre le premier film qu'on faisait sur les jeunes Žtudiants et les
jeunes en gŽnŽral; ensuite" La Ronde de Schilnzer" de Max Ophuls et
aprs toute une sŽrie de films qui n'ont jamais marchŽ, mais avec
toujours derrire des personnages trs pathŽtiques, trs dramatiques,
suicidaires mme. J'alternais en mme temps avec des personnages de
fantaisie. J'Žtais capable par exemple de faire la neigeuse de sable
d'aprs le roman de Simenon mais je faisais Žgalement les Mains Sales de
Sartre, Žgalement au cinŽma, avec d'ailleurs Pierre Brasseur, mais
j'Žtais capable de faire aussi de jeunes fantaisistes et heureux,
dŽtendus, pas tourmentŽs du tout, comme par exemple "Adorable CrŽature"
et surtout "Edouard et Caroline" toujours avec Jacques Becker, qui Žtait
ˆ mon avis le meilleur metteur en scne ˆ cette Žpoque. C'Žtaient les
premires annŽes heureuses.
A - Donc votre premier
film Žtait "Rendez-vous de Juillet" ?
DG - Non, j'avais
commencŽ par des petits r™les par i par lˆ, mais c'est dans"Rendez-vous
de Juillet" que l'on m'a fait confiance, en me donnant le r™le
principal.
A - Vous avez abordŽ le
cinŽma pour la premire fois en tant qu'acteur ?
DG - Au dŽbut c'Žtait
pratiquement de la figuration. Vous savez, pour manger, parce que
c'Žtait l'occupation, la soupe populaire, etc... et comme tous les
jeunes comŽdiens, je faisais de la figuration. Mais aprs la figuration
il y avait un r™le de deux ou trois phrases et aprs un r™le de quatre
ou cinq phrases. Ca a abouti finalement, mais il y a eu quand mme ce
qu'on appelle sept annŽes de grandes difficultŽs. Je vivais ˆ l'Žpoque
avec une jeune Žtudiante, comŽdienne qui Žtait trs belle et trs
talentueuse et qui s'est rŽvŽlŽe tre plus tard Simone Signoret. Nous
avions un impermŽable pour deux, on se cultivait nous mmes; nous
frŽquentions la bande ˆ PrŽvert, mais a a ŽtŽ des annŽes ˆ la fois
difficiles et enrichissantes.
A - Vous mme grand
acteur, vous avez jouŽ avec plusieurs autres grands acteurs; quel est le
souvenir qui reste, surtout que je crois que vous Žtiez liŽs avec Jean
Gabin et vous avez jouŽ le r™le de son petit fils, dans quel film ?
DG - Jean Gabin,
c'Žtait beaucoup plus tard que a ! J'ai eu auparavant la chance de
tourner avec Jouvet qui Žtait mon professeur au Conservatoire et qui en
mme temps que sa fonction de directeur au ThŽatre de l'AthŽnŽe, avait
crŽŽ tout Jean Giraudoux. J'avais la chance que Louis Jouvet lorsque
rentrŽ d'AmŽrique du Sud pendant l'occupation,a repris sa place au
thŽatre et a recommencŽ ˆ tourner. A l'Žpoque les subventions
n'existaient pas pour le thމtre, si bien que Jouvet avec des cachets
qu'il obtenait au cinŽma pouvait monter de beaux dŽcors et nous payait
convenablement dans son thŽatre, j'ai donc eu la chance de tourner
avec lui comme partenaire dans son dernier film. Ca a ŽtŽ pour moi trs
Žmouvantet; j'ai eu Žgalement la chance d'avoir comme partenaire par
exemple Pierre Fresnay qui lui aussi m'avait beaucoup appris, ainsi
qu'avec Jean Gabin qui, lorsque j'Žtais spectateur de cinŽma, Žtait pour
moi une sorte de modle. Modle en tous cas de vŽritŽ, de puissance et
de naturel. J'ai eu la chance de faire son premier fils, qui Žtait un
jeune homme. Il tenait le r™le d'un gangster qui Žtait un peu rangŽ des
voitures, et qui s'appelait "Miroir", et c'est lˆ que nous sommes
devenus amis et nous avons continuŽ de l'tre jusqu'ˆ la fin. J'ai eu la
chance d'avoir comme partenaires les plus grands comŽdiens et il faut
dire aussi les plus grandes comŽdiennes franaises.
A - Pensez vous que les
artistes ont une sensibilitŽ plus dŽveloppŽe que les autres personnes ?
DG - Nous sommes
impudiques d'abord. Je ne veux pas dire que nous sommes plus sensibles
que les autres mais c'est un capital d'tre sensible. Un comŽdien ne
peut jamais tre indiffŽrent. Il doit tre comme un plaque sensible ˆ
tous les ŽvŽnements. Les ŽvŽnements politiques, les ŽvŽnements
Žconomiques Žgalement et puis les Žtats intŽrieurs, les religions, tous
les tourments qui encerclent l'esprit d'un homme; nous les recevons
peut-tre un peu plus fort parce que nous sommes obligŽs d'avoir
l'impudeur de les reproduire. Dans nos r™les, il est vrai que lorsque
nous sommes comŽdiens, quelque soit notre ‰ge, on reoit des ondes, ˆ la
lecture du journal; je suis plus sensibilisŽ que n'importe quel citoyen,
parce que d'abord c'est ma nature, je suis fait comme a, et le capital
d'un comŽdien avant tout c'est d'tre sensible. Mais sensible non
seulement envers le dŽsespoir, vers le tourment, vers le chagrin, vers
la colre, vers la rŽvolte et en mme temps vers l'humour; par
consŽquent, ˆ longueur de journŽe, j'essaie de protŽger cette chose, cet
Žtat de sensibilitŽ extrme dont je me sers dans mes r™les. Il est
Žvident que quelque part les comŽdiens sont, sinon plus sensibles que le
commun des mortels, mais en tout cas plus impudiques.
A - C'est vrai je vous
pose cette question parce que ce matin je vous ai vu en train de lire
sur votre journal un fait divers horrible, un homme qui affirmait avoir
tuŽ plus de mille personnes...C'est vrai que les artistes sont plus
sensibles.
DG - ForcŽment, les
guerres sont une honte pour l'humanitŽ, toutes les guerres sont une
honte pour l'humanitŽ et moi qui suis ami avec des hommes de science et
de philosophie, je n'arrive pas ˆ comprendre comment le genre humain est
encore capable d'antagonisme pour des raisons de puissance, de pouvoir,
de religion la plupart du temps. Nous traversons une Žpoque un peu
dŽlicate, difficile, o les hommes n'ont pas compris qu'ils Žtaient
venus sur terre pour s'entendre, pour s'aimer et pour se le prouver. Et
lˆ, je suis toujours trs choquŽ par cette espce d'antagonisme, cette
haine des gens les uns contre les autres, qui est la plupart du temps
manipulŽe par des hommes dits de religion mais surtout de pouvoir, et
dont la prŽsence et la faon de faire est une tare pour l'humanitŽ.
Quelquefois, il s'agit de trs grands esprits, mais qui ont transformŽ
ce gožt du pouvoir en gožt de la cruautŽ. Je suis trs ŽtonnŽ de
constater qu'il y a encore ˆ notre Žpoque, avec tous les moyens de
communication que nous avons, aussi bien celui que j'emploie en ce
moment dans le micro, que celui qui est employŽ ˆ la tŽlŽvision ,que les
gens ne pensent qu'ˆ une seule chose,:chercher o est l'ennemi, o est
l'homme ˆ ha•r et la femme ˆ ha•r, alors que tous les moyens de
communication devraient nous aider au contraire ˆ nous comprendre, et ˆ
abolir tous les antagonismes.
A - Que pensez-vous des
artistes qui laissent au second plan l'expression de leurs sentiments
pour une rentabilitŽ commerciale ?
DG - Chacun mne sa
carrire comme il l'entend. Il est Žvident que nous avons besoin
d'argent mais a n'a jamais ŽtŽ mon but principal. Il se trouve qu'ˆ un
moment donnŽ, oui, j'ai ŽtŽ ce qu'on appelle une vedette commerciale,
c'est ˆ dire que mon nom Žtait affichŽ et associŽ ˆ des recettes
commerciales, mais ce n'Žtait pas du tout mon but. Mon but Žtait de
faire mon art ; parce que c'est quand mme un art. Je n'ai jamais ŽtŽ
obsŽdŽ par les grands cachets. Vous savez, quelquefois ˆ force de
vouloir rester le premier, on accepte des choses qui sont un peu
dŽgradantes, on fait des concessions ˆ la qualitŽ mais moi, je ne suis
pas comme a ! S'il y a des gens qui ont choisi ce mŽtier lˆ pour faire
fortune, pour tre des hommes de pouvoir, de puissance et de gloire, ce
n'est pas du tout mon cas. Je sais que personnellement j'ai fait le tour
de la question depuis longtemps et mme quand j'Žtais jeune et que a
marchait trs fort, j'ai toujours eu la tte froide, le coeur chaud , et
je n'ai jamais ŽtŽ victime de choses un petit peu superficielles qui
s'appellent le commerce, l'argent, les propriŽtŽs, les grands biens; je
n'ai par exemple jamais eu l'idŽe de placer de l'argent en Suisse. C'est
quelque chose qui ne me viendrait pas ˆ l'esprit. Je connais des
camarades qui ont de l'argent en Suisse; moi j'estime que l'argent est
fait pour rouler et par consŽquent qu'il doit circuler au moins en
Europe, de faon ˆ ce que les affaires se fassent, etc... Et aussi, j'ai
ŽtŽ formŽ par ma famille (par ma mre en particulier) pour tre un
partageur. Il y a un autre mot pour partageur: c'est le chrŽtien, le
catholique;c'est aussi l'homme de bonne volontŽ, et moi je n'ai jamais
ŽtŽ obsŽdŽ par les gros cachets, les grands titres en nŽon de gloire ;
je suis restŽ quelqu'un de trs simple et de trs disponible, et c'est
beaucoup plus facile ˆ porter finalement !
A - Aprs ce bilan de
plusieurs annŽes en tant qu'artiste et acteur, Žcrivain et pote,
qu'est-ce que vous auriez voulu tre ?
DG - A un moment donnŽ,
j'avais pensŽ, comme j'aime les voyages et que je suis intŽressŽ par les
autres, par les gens, j'aurais aimŽ tre journaliste., mais un
journaliste comme il n'en existe plus maintenant, puisque c'est l'image
qui ˆ pris le dessus. J''aurais voulu tre un journaliste voyageur,
avoir le destin de Joseph Kessel, d'Albert Londres, c'est-ˆ-dire faire
des reportages dans le monde entier. Toute la plante m'intŽresse.
J'aurais voulu aller sur place;je l'ai fait quelquefois par le vŽhicule
de mon travail, par le cinŽma. J'ai visitŽ l'Asie, l'AmŽrique du Sud,
l'AmŽrique du Nord; je suis allŽ dans les pays nordiques, je connais
bien l'Afrique noire, je vais trs souvent dans les ”les. Mais mon
voyage le plus intŽressant et qui n'a rien ˆ voir avec mon mŽtier, ˆ ŽtŽ
quand mme une expŽdition ˆ laquelle j'ai participŽ avec mon fils et mon
petit- fils en Amazonie, au coeur mme du Matto Grosso centre du BrŽsil,
dans la province de Tsingo, et que nous avons rŽussi ˆ faire protŽger,
chez les indiens Kayapos. J'ai vŽcu chez eux pendant trois semaines une
vie vraiment tout ˆ fait prŽcaire, archa•que, mais d'une noblesse et
d'une faon qui encore maintenant, dans ma vie quotidienne me sert
absolument d'exemple. Lˆ, a a ŽtŽ un voyage initiatique pour moi, pas
du tout du tourisme. J'ai appris la faon de vivre de ces gens lˆ, qui
ne vivent que de fort, et qui n'ont pas d'armes, qui ne travaillent
pas, qui ne connaissent ni l'argent, ni par consŽquent les mŽfaits de
l'argent, qui ne connaissent pas la jalousie, l'orgueil, le culte que
nous avons du pouvoir et de l'Žgo•sme. Ce sont des gens ˆ l'Žtat pur,
comme nous l'avons ŽtŽ probablement en des temps trs anciens. C'est la
modernitŽ qui m'a permis en avion trs perfectionnŽ, d'aller vivre chez
ces gens lˆ et j'ai retenu une grande leon de dignitŽ, de chaleur et
d'intelligence. Ces gens font un dialogue avec la f™ret dangereuse; de
plus, ils ont une vie spirituelle beaucoup plus intŽressante que la
n™tre; ils n'ont ni grand prtre ni ayatollah, ni rabin ni Žvque. Ils
n'ont pas besoin de a, c'est l'homme le meilleur de la tribu qui a des
rapports, des contacts avec les esprits, bons ou mauvais, et qui par
certaines incantations, certaines faons de faire, jugulent les mauvais
esprits, un peu comme nous dans nos grands livres nous congŽdions, nous
combattons le diable. Eux le font d'une faon beaucoup plus naturelle,
beaucoup plus sensible, beaucoup plus efficace.
A - De tous les voyages
que vous fait, c'est la fort qui vous intŽresse le plus ?
DG - Non seulement la
fort, mais surtout l'homme de la fort; le dialogue qu'ils ont rŽussi ˆ
Žtablir avec elle, avec les animaux de la fort, avec l'eau, avec le
bois, qu'ils essayent de protŽger contre l'envahissement des marchands
de bois prŽcieux qui, pour en avoir quelques grammes, sont capables de
dŽmolir une fort entire. Il est Žvident que malgrŽ les efforts que
certains blancs gŽnŽreux font pour protŽger cette fort amazonienne,
elle est condamnŽe ˆ court terme mme ˆ pŽrir. Encore en ce moment il y
a des hectares et des hectares de f™ret qui sont en train de bržler
comme un peu partout d'ailleurs. Il est possible que l'on s'achemine
vers une forme de scheresse qui risque d'tre trs malŽfique pour la
terre entire.
A - Nous allons
retourner vers le cinŽma, et tout d'abord est-ce que vous allez au
cinŽma ?
DG - Oui je vais au
cinŽma. Moins qu'autrefois Žvidemment, mais je vais au cinŽma. J'aime
moins le cinŽma franais actuel; c'est peut-tre parce que j'ai changŽ,
mais je trouve que le cinŽma franais actuel est un petit peu
nombriliste; il raconte un peu trop ses histoires . Je parle du trs
trs jeune cinŽma, leurs histoires entre eux, de petits qui ont des
troubles de la jeunesse, je dirais presque de la pubertŽ , histoires
qui n'arrivent pas ˆ nous intŽresser. Ils sont tellement dans leur clan
qu'ils n'arrivent pas ˆ sortir de leur quartier alors que le monde est
vaste, le monde est beau, le monde est merveilleux et ils semblent
l'ignorer. Je pense que c'est ˆ la fois la crise de leur adolescence et
la crise qu'ils auront en gŽnŽral, mais j'espre qu'un jour, ils
ouvriront les yeux autour du monde et qu'ils iront voir un peu ce qui
s'y passe. Il y a des choses merveilleuses dans le monde entier, dans
tous les continents, dans tous les pays et je trouve que c'est dommage
de rester chez soi ˆ se raconter ses problmes sexuels ou sensuels,
politiques, et autres, tout a c'est une petite dimension. Le monde est
tellement beau qu'il faut aller voir ce qui s'y passe et voir comment
les hommes s'y conduisent. Cˆ c'est un dŽfaut du trs jeune cinŽma
franais en ce moment, que je trouve un peu casanier. Il n'a pas ses
pantoufles ˆ la maison mais presque. Tout a se passe dans le mme
quartier, entre gens du mme ‰ge, mme condition, ce n'est pas trs
exaltant.
A - Alors ˆ votre avis,
pourquoi la technologie du cinŽma franais a Žtait stoppŽe depuis
plusieurs annŽe ?
DG - Il faut bien le
dire, tout simplement parce que les films dont je parle, des choses qui
font rver autres que le petit quartier, autres que les choses
nombrilistes, il faut voyager et aller voir les autres pays et a cožte
cher ; ce sont les amŽricains qui ont beaucoup plus de moyens que nous,
car ils possdent le marchŽ mondial, qui nous empchent, qui nous
brident. Il faut dire que les film franais ne sortent pas en AmŽrique
ou d'une faon si parcimonieuse que c'est comme si il n'y en avait pas.
Ca vient de cette espce de trop grande propagande et dupouvoir
Žconomique du cinŽma amŽricain ;de plus ils font un trs bon cinŽma de
divertissement, beaucoup trop violent pour mon gožt et a c'est une mode
aussi qui va passer, mais c'est vrai que lorsqu'on va voir un film
amŽricain, on en a pour son argent et a, c'est ce qui nous manque. Mais
il nous manque peut-tre aussi un peu d'imagination. Autrefois, on
faisait des films intŽressants en France, et il n'y a pas de
raisonpourque, parmi ces jeunes, il n'y en ait pas un qui se rŽveille,
et qui ait envie de voir ailleurs ce qui s'y passe, pour nous le
raconter. Je pense que c'est une crise. Il se passe beaucoup de choses
mme en Europe, on essaie de crŽer l'Europe, et on s'aperoit que les
jeunes europŽens ne sont pas curieux les uns des autres. Moi, qui voyage
beaucoup, qui vais un petit peu partout dans le monde, je me sens
profondŽment, mme Žtant de nationalitŽ franaise, je suis plus europŽen
que franais, et je pense que c'est l'avenir et c'est le seul moyen que
l'on ait de se sortir de la prŽpondŽrance du cinŽma du commerce
amŽricain ou asiatique. Si on ne fait pas l'Europe on va rester des
villageois, des petits villageois de la plante.
A - Pensez-vous que la
communautŽ europŽenne dont vous parlez doive faire face au cinŽma
amŽricain pour sauver de l'assistance le cinŽma franais ?
DG - Vous savez on
essaye ! Le cinŽma amŽricain emploie sans pudeur un protectionnisme
Žnorme. Le meilleur moyen de rŽussir en AmŽrique c'est d'aller lˆ-bas,
d'y faire sa carrire , mais au bout de quelque temps, si vous
rŽussissez , vous devenez un nouveau citoyen amŽricain. Alors c'est un
cercle vicieux, vous n'en sortez pas. Il faudrait trouver des sujets qui
ne se trouvent qu'en Europe et ne pas dŽpendre des amŽricains.
Malheureusement, ils sont lˆ, et ils sont bien lˆ, ils sont
propriŽtaires des salles, des circuits,et comme ils ont ŽnormŽment de
marchŽs, ils vendent les films, aussi bien ˆ la tŽlŽvision que dans les
salles de cinŽma. Des films qui sont au cinŽma compltement amortis
depuis longtemps, par consŽquent pour le directeur d'une cha”ne de
tŽlŽvision les films amŽricains sont commercialement amortis; par
consŽquent, a leur cožte pas cher. Alors c'est tout juste s'il ne les
achte pas au kilo et c'est pourquoi nous voyons dŽfiler sur nos Žcrans
tellement de films qui se passent en AmŽrique et jouŽs par des
amŽricains et en plus de leur puissance commerciale, ils ont un certain
sens de l'imagination. Il y a encore des histoires un petit peu na•ves,
un petit peu bandes dessinŽes, mais c'est vrai qu'ils sont trŽs
puissants. Le meilleur moyen c'est d'tre nous mmes, d'tre
profondŽment allemand, profondŽment tchque, italien, espagnol, pour
lutter contre ces films lˆ. Non pas essayer de les imiter, mais de leur
apporter quelque chose de diffŽrent.
A - Vous voyez cette
capacitŽ actuellement ?
DG - Je ne la vois pas
beaucoup, mais il faut vous dire que les films franais qui ont rŽussi
en AmŽrique, sont des films typiquement franais ; c'est parce que, ˆ
chaque fois, on a voulu singer les amŽricains, mais on l'a fait moins
bien ! Il faut faire des films franais, des films typiquement
europŽens, avec des problmes ˆ nous europŽens. Cela risque d'intŽresser
les amŽricains Žtant donnŽ que la plupart des amŽricains sont de
souches europŽennes. C'est une histoire d'imagination, d'audace mais
malheureusement l'argent est roi, l'argent et le dollar surtout rgnent
partout. Alors je comprends trs bien que certains metteurs en scne
europŽens soient attirŽs par les sirnes d'Hollywood parce que lˆ-bas,
ils vont avoir beaucoup plus de moyens. Moi je crois qu'il faut leur
raconter des histoires typiquement europŽennes, l'histoire de l'Europe
est tellement plus riche, est tellement plus ancienne que celle de
l'AmŽrique qu'on devrait pouvoir faire de trs grands films, trs beaux
films, ˆ costumes ou non, mais qui sont non seulement l'histoire de
l'Europe mais aussi celle du monde. Il y a des sujets depuis la
Renaissance et mme avant la Renaissance;il y a des films ˆ faire sur
toute l'histoire europŽenne absolument fantastique et qui n'ont jamais
ŽtŽ faits.
A - Vous avez Žgalement
interprŽtŽ le r™le du Shah d'Iran ; tous les Iraniens ont une grande
admiration pour vous et l'on trouve cette cassette dans la maison de la
plupart des Perses qui sont ici en Europe ou aux Etats-Unis. Est-ce que
pouvez nous raconter le commencement ? Qui a eu l'idŽe pour que vous
teniez ce r™le du Shah d'Iran et c'est vrai que vous lui ressemblez ?
DG - La vŽritŽ c'est
qu' effectivement , il y a quelques annŽes, j'ai fait une Žmission qui
passait le samedi soir sur la premire cha”ne; j'avais les cheveux gris
et puis le nez assez fort, et on m'a habillŽ en prince oriental et tout
le monde m'a dit : "on dirait le Shah d'Iran"; les amŽricains ont
cherchŽ un acteur franais pour jouer le r™le du Shah (je crois qu'il
avait ŽtŽ question de Sami Frey ou de Omar Sharif); finalement c'est
tombŽ sur moi. C'Žtait le r™le du Shah, mais ˆ la fin de sa vie, au
moment o il avait tellement de problmes avec la rŽvolte des ayatollas,
o il a ŽtŽ chassŽ du pouvoir et promenŽ un petit peu partout par les
AmŽricains. J'ai eu ˆ interprŽter par consŽquent un Chah d'Iran
extrmement Žmouvant, extrmement pathŽtique, extrmement digne, avec
une attitude impŽriale. Il Žtait pendant toutes ces annŽes lˆ ˆ la
hauteur de la tragŽdie grecque. Il Žtait trs, trs Žmouvant. Autant je
l'avais trouvŽ peu Žmouvant lorsqu'il avait organisŽ cette espce de
grande fte, fastueuse de PersŽpolis, qui avait choquŽ beaucoup de gens
Žtant donnŽ qu'il y avait beaucoup de misre lˆ-bas. Mais lˆ, nous avons
eu affaire du point de vue humain ˆ quelqu'un qui rejoignait quelque
part les grands destins tragiques de l'histoire du monde. Sa maladie,
qui, nous l'ignorions, Žtait ancienne d'aprs ce qu'on dit les
docteurs qui l'ont soignŽ, ne l'empchait pas de tenir sa place d'une
faon tout ˆ fait digne d'un grand monarque. Je crois qu'il a ŽtŽ un peu
surpris de cette espce de rŽvolte des chiites ce qui ˆ mon avis Žtait
perceptible parce que les chiites avaient ŽtŽ tellement diminuŽs
autrefois dans l'histoire de l'Iran. Je connais un peu l'histoire de
l'Iran. Les chiites se sont trouvŽs dans un Žtat de revanche. Ils ont
ŽtŽ mŽprisŽs pendant des annŽes et des sicles et lˆ les gens avaient
l'occasion de revenir ; est-ce qu'il y avait des pays Žtrangers qui les
ont aidŽs ?, est-ce que cette force religieuse, ce fanatisme, tout cela
a-t-il ŽtŽ bien entretenu? tout cela a nui au Shah d'Iran qui, pourtant,
n'Žtait pas d'une origine royale; il Žtait simplement le fils de son
pre, mais il avait ŽtŽ ŽlevŽ d'une faon tout ˆ fait princire avec
toute l'Žducation, l'intelligence, toutes les qualitŽs de roi et a a
ŽtŽ pour moi trs Žmouvant d'incarner le r™le d'un personnage que
j'aurais pu rencontrer puisque j'Žtait devenu un ami personnel de sa
soeur jumelle Ashraf que je connaissais trs bien, que je tutoyais et
qui, depuis a ŽpousŽ un ami ˆ moi qui s'appelle Mehdi Boushahri. Par
consŽquent, je connaissais bien le personnage. Je me suis renseignŽ
pour me faire projeter des bandes d'actualitŽ, des cassettes, et je me
suis aperu qu'il parlait un anglais oxfordien, un magnifique anglais et
un franais qu'il avait dž apprendre avec un trs bon professeur
franais, peut-tre mme dans les grands collge suisses, je n'en sais
rien, en tout cas, il parlait les langues Žtrangres d'une faon assez
dŽlicate et prŽcieuse. La difficultŽ que j'ai eue lorsque les AmŽricains
m'ont confiŽ ce personnage lˆ, c'est qu'on lui faisait parler non pas de
l'anglais, mais de l'amŽricain. C'Žtait presque l'amŽricain que parle
John Wayne, alors moi je veux bien !
J'entendais les
cassettes, le Shah ne parlait pas cet anglais lˆ, il parlait un anglais
de diplomate, l'anglais qu'emploient les grands ambassadeurs, les grands
rois qui ont une grande culture, et les AmŽricains m'ont dit: " si vous
parlez cet anglais admirable, vous ne serez pas compris par les
spectateurs du Connecticut. Alors il a fallu que je fasse un
arrangement pour pouvoir de temps en temps m'exprimer comme un roi
s'exprime, un roi ayant ŽtŽ trs formŽ ˆ la langue et en mme temps un
peu populaire, de faon ˆ tre compris. C'Žtait lˆ que consistait
l'effort pour jouer mon r™le, de parler un anglais un peu b‰tard, tout
en restant avec la dignitŽ et l'ŽlŽgance que demandait son titre de roi
,malgrŽ son Žtat physique qui Žtait trs douloureux. Et, ˆ travers ce
personnage, je me suis senti trs proche du roi. D'ailleurs, ˆ un moment
donnŽ, j'ai reu une lettre d'un membre de sa famille, des lettres trs
Žmouvantes qui n'Žtaient pas d'accord avec le dŽroulement du film
amŽricain, qui ne disait pas la vŽritŽ. Les amŽricains n'ont pas eu un
trs joli r™le dans cette histoire de la fin du Shah, et dans le film on
ne le dit pas ! Mais je sais bien qu'on aurait pu prolonger sa vie s'il
avait ŽtŽ mieux soignŽ; il y a eu des mauvaises volontŽs de ce c™tŽ lˆ.
A - C'est trs
intŽressant de parler de la maladie du Shah d'Iran puisque, comme elle
n'Žtait connue seulement qu'en en privŽ. et en1972 il y avait une sorte
de polŽmique ˆ ce sujet. Comme vous avez ŽtudiŽ la vie du Shah pour
interprŽter ce r™le, pensez-vous que cette maladie faisait peur aux
AmŽricains et aux Anglais en voyant qu'il fallait trouver un remplaant
ˆ la tte du pays ?
DG - Lˆ vous rentrez
dans des domaines politiques extrmement dŽlicats, mystŽrieux, inconnus
et a, je ne peux pas me permettre de rentrer lˆ-dedans. J'ai mon idŽe
cependant. Je ne peux pas affirmer qu'on a abrŽgŽ la vie du Shah; il a
ŽtŽ soignŽ et quelquefois trs bien soignŽ, mais on l'a vraiment
transbahutŽ d'un endroit ˆ l'autre.
A - On l'a mme empchŽ
de rentrer aux Etats-Unis.
DG - Oui, il ne faut
pas oubliŽ qu'il y avait le problme des otages amŽricains, qu'il
fallait les rŽcupŽrer ˆ n'importe quel prix et que pour pouvoir les
libŽrer, il fallait faire plaisir aux ayatollas. Il fallait abrŽger la
vie du Shah; a a ŽtŽ un chantage absolument monstrueux, et celˆ rejoint
quelque part la tragŽdie grecque. Il est Žvident que les ayatollahs ont
fait du chantage, c'est certain, et les AmŽricains ,pour pouvoir
rŽcupŽrer les leurs, ont fait ce que nous savons. Eux qui sont
suceptibles lorsqu'ils sont vaincus et mme ridiculisŽs, eux qui se
croient facilement les ma”tres du monde, pour rŽcupŽrer leur dignitŽ,
leur orgueil, ils se sont, par contre, conduit, d'une faon
parfaitement indigne. Cela s'appelle la diplomatie, et c'est tellement
spŽcial !
A - Est-ce que vous
vous souvenez de la confŽrence de Guadeloupe qui avait eu lieu juste
avant la rŽvolution islamique en Iran ? Cette confŽrence qui est comme
le G7 d'aujourd'hui - ˆ l'Žpoque c'Žtait le G5 - avait abordŽ le
problme de l'Iran, celui du remplacement du Shah par Khomeiny. Avez
vous ressenti qu'il y avait une certaine pression internationale en
faveur des ayatollahs, une certaine aide de faon que leur mouvement
prenne la succession du Shah d'Iran, bien qu'il y avait plusieurs autres
courants politiques ?
DG - J' ai assistŽ ˆ
tout cela lorsque le Chah Žtait en plein pouvoir et en pleine
possession. Il y avait mme dans les provinces franaises, sur les murs
d'Aix-en-Provence des Žtudiants iraniens pro- ayatollahs,
pro-communistes, qui Žcrivaient des graffitis contre le Shah et l'on se
demandait vraiment pourquoi, car le Shah avait fait des choses
absolument fantastiques. Je me souviens encore des officiers de l'armŽe
du Shah qui, au tableau noir, faisaient l'Žducation des paysans, et je
me souviens de cela dans les villages les plus reculŽs de l'Iran. Vous
voyez des officiers faire l'Žducation des enfants de paysans. C'Žtait
une rŽforme trs importante. Mais c'est une histoire tellement dŽlicate,
tellement interne ˆ l'Iran en lui-mme, avec ces vieilles revanches des
chiites qui Žtaient mŽprisŽs, mis ˆ l'Žcart pendant de nombreuses annŽes
; il y a eu la maladie, il y a eu le fait que peut-tre vŽritablement il
n'Žtait pas de sang royal. Son pre s'est instituŽ roi mais il ne
l'Žtait pas. Il n'Žtait pas de descendance sanguine compltement royale.
Peut-tre que cela a aussi aidŽ un petit peu, et puis sa propre maladie
ne lui a peut-tre pas permis d'avoir les alliŽs qu'il fallait. Non
l'AmŽrique a jouŽ un dr™le de r™le et, comme d'habitude, la diplomatie
consiste ˆ tre bien avec celui qui est le plus fort et comme le Chah
Žtait en Žtat de faiblesse... Moi j'ai incarnŽ un pauvre homme qui
quittait son palais, qu'on trimbalait de pays en pays et mme je crois
savoir qu'il est mort au Caire, et lˆ, il y a eu du point de vue mŽdical
un vŽritable scandale. On l'a envoyŽ lˆ-bas sans les mŽdicaments
nŽcessaires, il a ŽtŽ trs mal soignŽ, c'est Žcrit dans le livre anglais
que j'ai lu et Žvidemment tous ces passages ne sont pas dans le film.
Moi je sais, et pourtant le prŽsident Carter n'Žtait pas un homme
agressif, d'autres que lui auraient ŽtŽ beaucoup plus irascibles, le
prŽsident Carter Žtait humain, c'Žtait pour le bien, croyait-il, de son
Žtat.
Tout a rejoint un
marasme et nous a beaucoup indignŽs, nous en France. Il parlait
franais, il vivait en France, nous Žtions trs prs de ces iraniens.
J'avais mme des copains iraniens quand j'Žtais jeune ˆ l'Žcole.
Subitement, quand on a vu ce personnage, l'ayatollah, on avait
l'impression de faire un retour vers le moyen- ‰ge.
A - Alors monsieur
GŽlin vous pensez qu'en mme temps que les amŽricains empchaient le
Shah d'Iran d'aller aux Etats- Unis, ils stoppaient l'envoi de
mŽdicaments vers l'Egypte?
DG - Vous savez a
c'est des trucs que j'ai lu dans les bouquins. Comme il avait une
infection corporelle, il aurait fallu ce qu'on lui pose des mches pour
dra”ner l'infection, et je pense qu'on l'a fait partir au Caire sans
mche; le mal n'a alors pas pu s'Žvacuer mais cela a ŽtŽ volontaire et
a ressemblŽ ˆ un assassinat. Enfin, je vous parle prudemment d'un livre
anglais que l'actrice qui jouait le r™le de Farah Diba m'avait demandŽ
de lire, et je me suis aperu qu'effectivement les amŽricains avaient
ŽtŽ trs cruels dans cette histoire lˆ.
A - Comme vous savez il
Žtait trs proche des Etats- Unis quand il quittait l'Egypte, et mme il
y avait quelques plans pour l'assassinat du Shah d'Iran. Les ayatollahs
avaient proposŽ aux amŽricains d'en finir rapidement avec l'histoire des
otages mais il fallait pour cela qu'ils se dŽbarrassent du Shah.
DG - Oui mais
c'Žtaient des gens qui ne faisaient pas facilement de la diplomatie.
Par contre, dans une scne que je crois historique, tournŽe ˆ Toronto
puisqu'on y a tournŽ , ˆ part celles tournŽes en Crte et en France -
car il n'Žtait pas question de tourner en Iran - l'un de mes ministres,(
les ministres du Chah) lui expliquait que Khomeiny se trouvait ˆ
Neaufle- le -Ch‰teau et que de lˆ, il enregistrait cassettes sur
cassettes faisant de la propagande anti-Chah virulente. Je crois que le
Shah ne se doutait pas de l'importance Žnorme de ces petites cassettes
de rien du tout, qu'on pouvait transporter en avion, enregistrer et
faire tirer ˆ des milliers d'exemplaires ˆ travers tout l'Iran. Il ne se
rendait pas compte du danger, mais c'Žtait une propagande incroyable que
Khomeiny menait dans la petite maison de Neaufle-le-Ch‰teau. Et, de
toute faon, quand ce ministre lˆ lui a fait comprendre qu'on pouvait
trs bien arrter a par un moyen extrmement simple Žtant donnŽ que la
garde de Khomeiny en France n'Žtait pas Žnorme, on aurait pu trs
facilement supprimer Khomeiny, et le Shah a dit (a c'est une phrase
historique) je me souviens encore de l'avoir jouŽe : "je ne veux pas,
aux yeux du monde, tre responsable de la mort de n'importe quel
ayatollah" et a, c'est une phrase d'une trs grande dignitŽ, d'un grand
humanisme, mais dont les khomeinistes n'avaient que faire.
A - Donc c'est une
proposition par l'un de ses ministres qui a ŽtŽ faite au Shah d'Iran ?
DG - C'est un
ministre; il Žtait jouŽ par un acteur amŽricain. C'Žtait un personnage
historique qui a certainement existŽ. Il faut faire attention, c'Žtait
un scŽnario basŽ sur des faits exacts, mais ˆ la sauce amŽricaine, c'est
pour le grand public et en plus pour un public pas tellement averti des
choses orientales, comme les paysans du Connecticut. Pour le grand
public, alors tout a est extrmement simplifiŽ. Mais cette phrase, elle
Žtait historique et exacte, et c'est vrai qu'un des ministres, peut-tre
mme le chef de la police personnelle du Shah, qui lui a fait comprendre
qu'on pouvait trs bien le condamner ˆ mort avec sa propagande. Cette
pharase de clŽmence, d'extrme clŽmence du Shah, je suis persuadŽ
qu'elle est exacte.
A - Monsieur Daniel
GŽlin, pour votre information, vous savez que j'ai dŽjˆ invitŽ M onsieur
Ari Ben Menache, ancien conseiller de Monsieur Ishraac Shamir; ˆ
l'Žpoque il travaillait pour le Mossad de la section d'Iran. Lui-mme a
dit qu'Isra‘l avait proposŽ au Shah d'Iran que s'il voulait, il Žtait
prt ˆ envoyer un groupe de commandos pour Žliminer Khomeiny.
DG Moi je vais plus
loin en disant que c'Žtait peut-tre une histoire entre iraniens. Quand
je pense qu'ˆ Neaufle-le-Ch‰teau, dans cette petite villa ridicule o la
garde et la protection de Khomeiny n'Žtait pas bien assurŽe, nous
avions comme PrŽsident de la RŽpublique Monsieur ValŽry Giscard
d'Estaing, donc, j'ai peine ˆ comprendre comment il pouvait ignorer tout
a; il lui aurait ŽtŽ facile, non pas de supprimer Khomeiny, mais en
tous cas de l'empcher de faire ces cassettes qui ont provoquŽ un
mouvement de masse absolument Žnorme, car l'on sait la force de la
propagande. Comment les services de Giscard d'Estaing et les services de
la France en gŽnŽral, les services secrets n'ont pas essayŽ de juguler
la propagande qui Žtait faite depuis Paris ? C'est tout de mme insensŽ
qu'il n'y ait rien eu de fait pour empcher cette espce de rŽvolte.
Lorsque l'on conna”t le caractre fanatique de certains iraniens, et de
certains musulmans, on aurait dž comprendre ˆ ce moment lˆ pourquoi ces
petites cassettes Žtaient en jeu, et dont, on pouvait les empcher. On
pouvait Žgalement refuser l'asile ˆ un homme qui se conduisait comme un
assassin.
A - C'est vrai, tout
comme l'AmŽrique l'avait fait quand le Shah d'Iran Žtait malade.
DG - Oui mais bien sžr.
Vous savez, la diplomatie a des lois tout, ˆ fait difficiles ˆ
comprendre !
A - Vous nous avez dit
tout ˆ l'heure que mme dans le mŽtier du cinŽma, la sensibilitŽ de
l'artiste joue par rapport ˆ l'argent, ce qui n'est bien sžr pas votre
cas.
DG - La politique c'est
tellement compliquŽ ;quand on pense par exemple ˆ ce qui se passe ˆ
propos d'Isra‘l. Isra‘l a toujours ŽtŽ montrŽ par Khomeini comme le
diable, comme l'ennemi hŽrŽditaire et ˆ fuirec. C'est tellement insensŽ
de penser que depuis que les israŽliens ont rendu leurs puits de pŽtrole
aux Žgyptiens, ils n'ont plus de pŽtrole chez eux, et que mme pendant
la guerre, encore maintenant le pŽtrole dont se sert l'Žtat d'Isra‘l est
quand mme iranien. Alors comment voulez-vous que les gens s'y
retrouvent en pensant que le commerce marche toujours dans cet Žtat de
guerre. Je sais mme par quel endroit passent, arrivent les b‰teaux, a
se passe ˆ Akaba.
A - Akaba ?
DG - Akaba oui, dans le
golfe d'Eilat, on les voit arriver. C'est du pŽtrole iranien qui
alimente tout Isra‘l. Isra‘l qui est pour les iraniens le diable, c'est
tout ˆ fait Žtrange, mais a, ce sont des arrangements commerciaux qui
m'Žchappent compltement. Tout a est trs difficile ˆ comprendre, je
prŽfre ne pas m'en mler et ne pas juger surtout.
A -Vous souvenez-vous
que Shimon PŽrez, quelques semaines avant les Žlections en Isra‘l, et
mme aprs l'assassinat de Isaac Rabin, a dit que les fanatiques
musulmans, en l'occurrence le Hamas, sont liŽs avec une partie des
fanatiques en Isra‘l et qu'il y a donc une collaboration ?
DG - Je pense que tous
les terroristes d'origine islamique sont tous en parfaite entente, mais
il y a aussi, heureusement pour nous de la mŽsentente comme il y en a
eu pour nous depuis la mort du Prophte; cet antagonisme des deux
c™tŽs, du c™tŽ chiite et du c™tŽ sunnite, nous permet de voir en face
de chez nous, de l'autre c™tŽ de la mŽditerranŽe des dissensions que
nous regrettons mais qui quelque part nous rassurent parce que on se dit
que s'ils ne s'entendent pas entre eux, ils ne vont pas venir nous
envahir comme ils le promettent. Mais enfin, tout a est dŽsolant. Parce
que finalement, quand on y rŽflŽchi, c'est le mme dieu, est il est
insensŽ de penser ˆ a... tout vient de l'orgueil et de l'esprit de
revanche des grands manipulateurs de l'Islam, qui manipulent le peuple,
qui est douŽ pour le mysticisme et pour l'excs.
A - Ne pensez-vous pas,
lorsqu'on voit actuellement tous les problmes des fanatiques islamistes
que ce soit en AlgŽrie, ici en France, en Iran, Pakistan, Soudan et bien
d'autres encore, qu'il y a une volontŽ mondiale, liŽe a l'argent
peut-tre, pour remplacer la chute du communisme ?
DG - Je ne pourrais pas
vous le dire. Vous savez il faudrait tre trs versŽ dans les problmes
politiques de cette rŽgion. Quand on va ˆ JŽrusalem, on le sent bien,
c'est une ville nŽvralgique, c'est une ville douloureuse, il s'est
toujours passŽ et de tous temps des choses nŽvralgiques, et ce qui se
passe en ce moment n'est pas rassurant. La faute vient de cet
intŽgrisme religieux juif qui, pour ma part, est dangereux. Un homme
dangeureux c'est Sharon. Il y a heureusement, partout dans le monde, des
hommes de bonne volontŽ et des hommes mesurŽs, mais malheureusement, il
suffit parfois d'une poignŽe d'hommes fanatiques et adroits pour prendre
le pouvoir et pour faire du tort. Les gens qui ne s'intŽressent pas ˆ la
politique, ne se rŽunissent pas. Ils se contentent d'une vie paisible.
Vous avez des gens qui sont terroristes par vocation, c'est cela qui est
Žpouvantable,. Ils sont devenus des terroristes parce que c'est un
mŽtier qui rapporte probablement, et puis c'est tellement simpliste
comme idŽe. Il faut dŽtruire Isra‘l, il faut dŽtruire un tel, et point
final. Ils n'essaient pas de remettre en question leur faon de voir.
Le Coran, que je ne
connais pas bien, mais dont les notions ne me sont pas Žtrangres, a
provoquŽ des choses extrmement graves, mais il y a des choses
extrmement positives. Moi je pense que quelque part, les intŽgristes
trahissent probablement la parole du Prophte; c'est une faon de
dŽtourner le texte du Coran qui,au dŽpart, n'est pas un langage de
guerre, de guerre permanente. Et puis, de toute faon, mme si c'Žtait
une louange de la guerre sainte, les temps ont changŽ; il faudrait
s'adapter, la science s'est adaptŽe, il faudrait que toutes les
religions marchent avec leur temps,je parle aussi bien de la religion
catholique. Quand on pense que par exemple le Pape interdit le
prŽservatif, on croit rver. Il y a des peuples entiers qui sont
victimes du sida parce que le Pape leur interdit la contraception;
c'est donc encore une parole d'intŽgriste. La religion lorsqu'elle est
sortie de son cadre de mesure devient trs funeste et trs nŽfaste, il
n'y a rien ˆ faire, c'est un virus de l'‰me.
A - Etes-vous d'accord
pour dire que l'on voit par le monde entier monter une volontŽ de la
pensŽe religieuse, de la part de chrŽtiens, juifs ou musulmans, ce qui
est dangeureux pour la la•citŽ mondiale ?
DG - Oui bien sžr, nous
avons affaire ˆ une rŽgression de l'esprit, de l'intelligence, ˆ une
rŽgression presque mŽdiŽvale. Ces gens ont ŽtŽ privŽs, manipulŽs par les
ayatollahs, par les rabins, les imams, qui ont une perversion du Coran
ou une perversitŽ du juda•sme. Tout a doit revenir ˆ une forme normale,
c'est compltement incomprŽhensible de penser que plus on a de moyens de
communication moins on arrive ˆ convaincre les gens d'tre mesurŽs,
moins fanatiques. Est-ce une question de fin d'Žpoque, l'approche de
l'an 2000 ? Il peut y avoir aussi de bonnes surprises. Il y a
certainement des problmes Žconomiques dont on ne nous parle pas; je
sais en tous les cas que en ce qui concerne Khomeiny, j'ai dŽcouvert,
dernirement, que les chiites iraniens pendant des sicles, ont ŽtŽ
vraiment rabaissŽs, humiliŽs, et que c'est un Žtat de revanche, mais il
faudrait quand mme que les dŽmocratie rendent plus mesurŽ ce fanatisme
ou au besoin le supprimer. Les religions ne doivent pas tre faites pour
monter les hommes les uns contre les autres, au contraire, pour les
unifier, les faire aimer ˆ leur faon leur dieu, de louanger leur dieu ˆ
leur faon, mais d'une faon humaine et mesurŽe, et il y a moyen, il y a
des gens de trs bonne volontŽ partout.
A - Croyez-vous que par
le biais du cinŽma on peut affirmer une la•citŽ pour lutter contre le
fanatisme ?
DG - Les fanatiques,
quand vous discutez avec eux, sont tellement persuadŽs d'avoir raison,
ils ont trouvŽ leur idŽal, ils n'en voient pas d'autre. Ils ont ŽtŽ pris
par ce fanatisme trs jeune ˆ l'Žcole, dans le village, ils ont ŽtŽ
manipulŽs ; ils ne connaissent rien d'autre, on leur farci la tte de
calomnies, de mensonges, d'exagŽrations, et ce sont ces enfants qui sont
devenus des hommes. Ils n'imaginent pas autre chose et a continue, vous
aurez toujours des hommes qui sont fanatiques. Je pense qu'ˆ un moment
donnŽ, ˆ force, la raison doit gagner et en attendant, il ne faut pas
trop les aider. Les amŽricains font ce qu'il peuvent, essaient de
rŽparer, mais c'est une question de climat, aussi il est Žvident que
l'Islam dans ces pays lˆ, est aidŽ par une organisation. En plus le
Coran est un livre de religion non seulement, mais aussi un livre de
droit, c'est un bouquin sacrŽment intŽressant, et mal utilisŽ, ˆ des
fins de pouvoir et de revanche.
A - C'est la diversitŽ
qui existe dans les propos des livres saints, surtout le Coran, vous
l'avez dit il y a des paroles extrmes et il y a des paroles
dŽmocratiques.
DG - Vous en avez aussi
dans la religion catholique. Moi j'ai dŽpassŽ tout a depuis longtemps,
j'ai ŽtŽ ŽlevŽ d'une faon religieuse, je pense en avoir retenu des
choses magnifiques mais malheureusement vous avez des gens qui trouvent
dans la religion un faon simple d'expliquer leur vocation, leur propre
identitŽ, c'est une vue trs simpliste tout a ; ils ne veulent mme pas
essayer d'imaginer qu'il existe autre chose, ils sont faits comme cela,
faconnŽs comme cela et quand on voit la manire dont le chef de l'Žtat
israŽlien a ŽtŽ supprimŽ, alors que ces gens ont ŽtŽ victimes autrefois
du nazisme, c'est une image assez consternante.
A - Est-ce que vous
voulez parler un peu de cette polŽmique qui entoure Roger Garaudy et
l'abbŽ Pierre ?
DG - Je crois que
l'abbŽ Pierre a ŽtŽ victime de son amitiŽ;Garaudy a changŽ de veste
tellement souvent, il a ŽtŽ l'un des principaux penseurs du parti
communiste franais ˆ l'Žpoque stalinienne. Ensuite il a ŽvoluŽ, il
s'est occupŽ de danse Il s'est passionnŽ subitement pour l'islam et puis
le voilˆ maintenant en train de plaider pour le rŽvisionnisme. C'est un
truc ˆ la mode, et je pense que l'abbŽ Pierre qui est ˆ mon avis un
homme admirable, il a fait des choses formidables, et je me demande s'il
sera remplacŽ un jour; je pense que chez certains catholiques - je le
sais bien parce que j'ai ŽtŽ ŽlevŽ lˆ-dedans - chez certains catholiques
il y a un fond d'antisŽmitisme tout-ˆ-fait au dŽpart, qui est ancrŽ, qui
est entrŽ dans le sang dans la faon de concevoir, et que l'abbŽ Pierre,
malgrŽ tout ce qu'il a fait, n'a pas su Žvoluer, effacer les taches de
haine et d'antagonisme de cette partie du catholicisme chrŽtien.
Autrefois, le catholicisme Žtait dotŽ d'une une petite part
d'antisŽmitisme. Evidemment, il y a eu des prtres qui ont sauvŽ des
juifs pendant la guerre, mais du vrai fond du catholique dŽmodŽ,
archa•que, trs ancien, il en est restŽ quelque chose. C'est trs
dommage qu'un homme de la nature de l'abbŽ Pierre soit tombŽ dans cette
espce d'erreur profonde, mais lorsque l'on a atteint un certain ‰ge, on
refuse le fait mme d'Žvoluer. Par consŽquent, c'est tellement marquŽ en
lui, qu'il est persuadŽ qu'il a raison, et en cela il rejoint quelques
fanatiques funestes, c'est on ne peut plus dommage que c'est un homme
exemplaire. S'il s'Žtait agit d'un homme sans intŽrt-parce que Garaudy
,lui,il l' est -, mais l'AbbŽ PIERRE est le reprŽsentant de tout ce
qu'il y a
de meilleur en France,
au- dessus de la politique, propagateur de la bontŽ et de la
fraternitŽ. Mais aprs tout, ce n'est pas un saint, c'est un homme.
A - Avez-vous lu les
derniers propos de l'abbŽ Pierre quand il compare les sionistes ˆ des
nazis ?
DG - Non, mais vous
savez, je suis tellement dŽsolŽ de le voir comme a, et je le vois en
plus en tant que vieillard ttu qui ne veut pas changer d'avis, qui ne
veut mme pas demander pardon. C'est regrettable, car il a ŽtŽ
quelqu'un d'exemplaire et ce sont souvent ces grands hommes lˆ qui se
trompent, et lorsqu'ils se trompent, ils se trompent plus fort que les
autres.
A - Passant par le
cinŽma, la politique et la religion, nous allons arriver ˆ une chose qui
vous intŽresse beaucoup c'est le jardinage, et je crois savoir qu'il y a
une fleur qui porte votre nom, la rose GŽlin ?
DG - C'est parce que je
me suis Žpris de botanique il y a quelques annŽes. Comme tous les
acteurs ayant "rŽussi" j'avais ma rŽsidence secondaire ˆ la campagne et
j'avais ˆ demeure un couple dont l'homme Žtait jardinier, un trs bon
jardinier. Puis il y a eu le phŽnomne de la nouvelle vague qui m'a un
peu condamnŽ ˆ une retraite anticipŽe. Tournant beaucoup moins, je
n'avais pas de quoi payer mon jardinier, j'ai ŽtŽ obligŽ de m'en
sŽparer. Je me suis moi-mme mis ˆ jardiner avec l'aide de mes mains, et
aussi avec l'aide de livres, il y a ˆ peu prs un vingtaine d'annŽes.
Puis je me suis
passionnŽ pour le vŽgŽtal, pour les fleurs, pour l'arbre, par la
nature en gŽnŽral. Alors on m'a demandŽ de participer en tant
qu'Žcrivain, ˆ des chroniques botaniques. Je me suis passionnŽ pour a,
beaucoup plus que comme un violon d'Ingres, beaucoup plus que pour une
manie agrŽable. J'ai dŽcouvert dans le dialogue avec la nature et avec
l'environnement une forme de philosophie, vraiment une faon de vivre.
J'ai dŽveloppŽ a d'une faon suffisamment importante pour que je
rŽussisse ˆ Žcrire des livres sur l'art du jardinage, s'adressant ˆ des
gens qui, comme moi il y a quelques annŽes, n'y connaissent rien du tout
; et puis j'ai Žcrit dans le journal rŽgulirement une chronique sur le
jardinage, j'ai fait les prŽfaces de livres anglais (qui sont les
meilleurs) sur la botanique, traduits en franais et donc prŽfacŽs en
franais. J'ai fait la prŽface du catalogue de Villemorin, et j'ai eu
la rŽputation d'tre en quelque sorte un homme de jardinage qui m'a
collŽ ˆ la peau. Je ne suis pas contre, a me pla”t, a me fait du
bien d'tre en contact avec la nature; par consŽquent, avec les
insectes, avec l'infiniment petit. Les insectes qui ne sont pas inutiles
car s'ils procurent quelquefois la maladie, ils procurent aussi la vie,
par l'insŽmination. Bien conna”tre la nature, c'est quelque chose qui
peut passer par une sorte de religion, quelque chose d'assez sacrŽ et
d'humain, ˆ la portŽe de la main, ˆ la portŽe de l'oeil. C'est trs
bŽnŽfique pour le bienfait de l'‰me, et lorsque l'on cultive des
lŽgumes, tout a finit dans l'assiette, et entretient la convivialitŽ
des repas. La, douceur des saveurs, la faon de mŽlanger les Žpices, de
surveiller la cuisson apporte de grandes satisfactions. Tout a partir
d'une toute petite graine qu'on a mis un jour dans un coin de son
jardin, c'est un bonheur facile, agrŽable qui nous console de bien des
choses !
A - C'est formidable !
En mme temps vous tes le PrŽsident de l'association du Parc Floral...
DG - Vous semblez tre
trs au courant de mes activitŽs. En effet, je connaissais ce parc de
36 hectares qui se trouve ˆ la porte de Vincennes; c'est absolument
sublime. Il est organisŽ par les meilleurs jardiniers de France,
lesquels sont de trs grands spŽcialistes, fins connaisseurs,
paysagistes, faisant des choses extrmement variŽes, avec des
expositions florales suivant chaque saison. Le site est superbe, et on
y a installŽ un thŽatre pour enfants; on y donne des concerts de jazz,
des concerts de musique classique. L'entrŽe est gratuite, il y a des
jeux pour les enfants, des pavillons de nature o les enfants peuvent
Žcouter, regarder, observer la vie des fourmis, des abeilles, la vie des
papillons vivants. Il y a par consŽquent quelque chose de parfaitement
artistique, Žducatif, enrichissant. L'endroit est parfaitement bien
organisŽ; il y a de belles statues, de belles fontaines. Bien qu'Žtant
tout prs de Paris, nous pensons qu'il n'est pas assez connu. C'est
pourquoi Madame Bonnacieux qui s'occupe des jardins en ce moment m'a
demandŽ d'tre prŽsident de cette assemblŽe et je m'y suis entourŽ de
gens tout ˆ fait compŽtents, qui sont spŽcialistes en art des jardins et
en art tout court. J'ai eu la chance de retrouver dans ce comitŽ Gilbert
Trigano qui est un ami d'enfance, que je connaissais bien avant qu'il
crŽee le Club MŽditerranŽe, et qui n'arrive pas du tout ˆ prendre sa
retraite. IM'l Žtait lˆ de trs bon conseil pour ce qui concerne la
propagande, la question du tourisme et surtout les questions ludiques et
de jeux qu'il conna”t admirablement. Alors je pense qu'aprs avoir fait
un certain sŽjour comme prŽsident dans cet endroit, dans ce lieu
magnifique, les gens viendront nombreux pour participer ˆ un espce de
bien-tre, ˆ la fois Žducatif, artistique et de simple contemplation.
A - Pour faire
conna”tre ce joli parc, ne faudrait-il pas organiser de grands concerts
internationaux ?
DG - Il y en a, ils ont
lieu en fin d'aprs-midi, tous les samedis et mercredis pour les
enfants, mais aussi le dimanche aprs-midi. Mais je pense que c'est un
endroit qui nocturemment pourrait-tre utilisŽ. Il y a un problme de
sŽcuritŽ, d'Žclairage, mais je pense qu'une fois par mois, on pourrais
organiser une espce de grande fte o il serait question de musique, de
jardinage et en mme temps de louange ˆ la poŽsie. Je crois que l'on
pourrait faire quelque chose de trs beau, d' unique;l'endroit semble
crŽŽ pour ce genre de manifestation, et avec tous les organisateurs, les
responsables, une entente devrait pouvoir se rŽaliser.
A - On en arrive ˆ
votre livre, votre cahier de pomes et je voudrais vous demander d'en
lire un.
DG - Je vais vous lire
un pome que j'ai Žcrit en plusieurs fois. En fait, c'Žtait mon
Žpitaphe, et puis, mon Dieu, comme j'Žcris sur des cahiers ˆ droite et ˆ
gauche suivant les caprices de l'inspiration, ce pome je l'ai perdu.
Alors j'en ai Žcrit un autre que j'ai appelŽ par consŽquent "L'Žpitaphe
ŽgarŽe" :
Plante Terre, oh mon
beau navire
ChargŽ de forts et de
mers, de montagnes et de vivacitŽ
La peste est en ton
bord
On l'appelle
nationalisme, on l'appelle sida, antagonismes
Sur les pontons
pourtant les fleurs caracolent
Longeant cases
tremblantes de tam tam
Le feu central parfois
s'Žveille
Les idoles naissent
forant les cathŽdrales
Mais toujours les
abeilles marieuses de fleurs
Distillent le doux miel
dont mon espoir se berce
Quelques pelletŽes de
peltes, des rivages de rives
Les unes par les sves,
les autres par les astres
Colmatent les esprits
Les poussires
d'Žtoiles dont je me voudrais frre
Me longent et
m'harmonisent
Ah que ce sera joli et
que serait confort
Si dans les graffitis
tachŽs de miettes d'‰me
Je retrouverais enfin
mon Žpitaphe sage
Qui me servait de guide
pour mon iitinŽraire
Et mon allure
tendrement sereine
Si mollŽculaire.
Voici un autre pome
qui s'appelle "Question" :
Tandis que les hommes
au dieu s'affrontent
Dans de grandes bleutŽs
ou d'‰me ou bien d'espace
Tandis que leur chamade
affole les horloges fr™lant les astres
Et dŽrangeant peut-tre
des lois bien concertŽes
Dans la nuit du mystre
il y a tant de mouches aux lvres
Et dans leurs yeux
l'amour, dans le blanc du regard
De l'infamie famine les
enfants somaliens
Aux instants de mourir
connaissent-ils
Comme les fr™leurs
d'astres un autre espace
Mme inconnu des anges.
A - C'est comme caviar
et champagne, on a toujours soif, on a encore envie de vous Žcouter.
DG - Celui-ci est un
pome que j'ai dŽdiŽ ˆ deux de mes cinq enfants, ˆ Manuel et Fiona :
Ils sont beaux comme
des fins d'ŽtŽ
Le soleil est devenu
leur sve
Ils vivent, ils
voltent, survivent et se survoltent
Parfois perdent la
face, mais les mensonges qu'ils font ple mle
Les font repartir
tant™t planant, tant™t rvant
Car pour eux le songe
est une vie
Tant™t se heurtant aux
faades miroirs des grandes citŽs
Et des mirages et des
escales
Les monts les flots les
acceptent
Je les vois parfois au
vent lui-mme s'identifier
L'effroi me parcours de
cueillaison en cueillaison
De pome en pome
surgissant
Je les constate mes
doux enfants de dŽraison
Pourrais-je leur en
vouloir sinon les supplier
Et sans leur dire de
faire une pause plus longue
Des rŽpits nourriciers
et quelques tracŽs d'itinŽraires
Moi-mme ayant butinŽ
tant d'extases
AvalŽ tellement
d'exquis poisons en brouillant tous les contours
Vieil homme passŽ de
l'enfance au grand ‰ge
Mon coeur se fend d'une
vague d'effroi
Le vieux jardinier a
fait Žclore des papillons
J'avais souhaitŽ qu'ils
fussent ˆ l'aise
Et qu'ils procurent le
miel qui se maintient
Dans de si belles
alvŽoles
O l'or du soleil est
ordonnŽ.
A - Monsieur Daniel
GŽlin, merci beaucoup et trs sincrement d'avoir acceptŽ notre<
invitation ˆ la radio Ici et Maintenant. Je suis ravi et Žgalement
honorŽ et j'espre que nous aurons d'autres occasions de vous Žcouter.
Je vous souhaite une
longue vie ˆ vous ainsi qu'ˆ votre famille.
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