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ABBASI David Hassan (siyavash AWESTA) 

reçoit SENATEUR  Henri CAILLAVET

Radio Ici & Maintenant

 06/04/1996,  RADIO ICI & MAINTENANT !

David ABBASI : - Je reçois Monsieur Henri CAILLAVET, ancien ministre, député et législateur important de notre époque, celui que j'appelle le monument d'histoire contemporaine français. Ancien ministre, membre honoraire du Parlement, trente années de mandat de Député et de Sénateur à votre actif, également Maire, Conseiller général entre 1946 et 1984, Président honoraire de la Fraternelle parlementaire, Vice-président de l'Union Rationaliste et du Cercle Renan, co-fondateur des Radicaux de gauche, et je n'ai pas fini. Vous avez été membre de la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés, la CNIL, et maintenant du Conseil National d’Ethique, Docteur d'état ès sciences économiques.

Homme de liberté, dans les années trente, vous vous impliquez dans les combats féministes pour le droit de vote des femmes, puis vous êtes à l'origine de plusieurs propositions législatives concernant l'IVG (interruption volontaire de grossesse) concernant également le divorce par consentement mutuel, les greffes d'organes, le tribunal de l'informatique, l'euthanasie, et aussi l'acharnement thérapeutique.


En ce samedi 1er avril, bonnes fêtes de Pâques à tous, de Pessah, de Sizdahbedar (qui veut dire 13ème jour du printemps, et qui est fêté par les perses depuis 7OOO ans et, à cette occasion, ils changent tout ce qu'il y a chez eux :  les vêtements, les peintures; enfin, ils renouvellent beaucoup de choses). Cette fête tombe chaque année avec quelques jours de décalage par rapport à Pâques et a Pessah, mais toujours au mois d'avril.

 

Monsieur Henri CAILLAVET, vous avez beaucoup fait pour l'humanité et la laïcité en France; vous avez plus de 8O ans, et je vous remercie une fois de plus de nous consacrer plusieurs heures.

 

Henri CAILLAVET - Je suis honoré de prendre la parole sur cette antenne de la radio ICI & MAINTENANT! J'ai été un des pionniers, un des défenseurs intransigeants de la liberté dans les radios locales, ce que l'on appelait autrefois les radios citoyennes, et j'ai été au Parlement - particulièrement au Sénat - l'un des leaders de cette liberté.


Aujourd'hui, nous avons satisfaction, et la démocratie a peu à peu irrigué l'ensemble de la population. Je souhaiterais donc traiter d'un sujet important, philosophique, du matérialisme, du rationalisme et de la laïcité. Je suis en effet un homme de bonne foi, entendons par là d'engagement, de foi laïque. Je suis matérialiste. J'expliquerai pourquoi je suis athée et rationaliste; je donnerai les motifs de cet engagement laïc, et j'expliquerai les fondements de ma philosophie; cependant, mes propos improvisés seront évidemment cursifs, réducteurs.

 

D'une façon quelque peu provocante, je dirais que l'homme, l'homme vivant, l'homme actuel est un fossile. J'entends par là qu'il est le confluent de toutes les mutations prodigieuses, de toutes les cassures biologiques qui se sont déroulées depuis des milliards et des milliards d'années. Personnellement, et c'est ma conviction profonde, au demeurant mûrie par les expériences vécues, je crois que les processus mentaux sont pour l'essentiel réductibles à des processus biologiques qui, eux-mêmes, sont réductibles à des processus physico-chimiques et énergétiques.

 

Mon professeur en licence de philosophie, Monsieur JANKELEVITCH, ou un homme admirable comme Monsieur Jacques MONOD, que j'ai souvent rencontré, sont des hommes incontestablement exceptionnels et qui m’ont façonné. Au soir de ma vie, je suis matérialiste, athée, rationaliste.

 

Evidemment, je n'ai pas la vanité de déclarer que je connais la vérité, mais sans tricher, en conscience, je puis affirmer ce qu'est ma vérité. En celà, je voudrais rappeler que le rationalisme est la doctrine selon laquelle tous les phénomènes de l'univers - je dis bien tous - relèvent d'un ensemble de causes qui peuvent être formulées dans des lois, et précisément, la raison est une faculté singulière exclusivement propre à l'homme, raison qui lui permet d'analyser, de penser et de juger.

 

Rien de ce qui existe ne trouve donc, pour moi, une explication qui soit étrangère à ce que notre raison peut accepter. La raison établit des rapports logiques adaptables aux différentes situations rencontrées. A l'évidence, la raison ne repose pas dans notre tête comme une couronne de fleurs sur le front d'une jeune mariée. La raison est une suite d'aménagements, une suite de facultés, une organisation de fonctions cérébrales. Et, comme le rappelle KANT, il y a une rationalité de pensée, reliée à une rationalité du connaissable. La raison apparaît donc comme un moyen d'une infinie perfectibilité; elle est la marque identitaire de l'homme, c'est ma conviction personnelle.

 

Cependant, par l'extension éthique, l'homme tend à l'accomplissement authentique de sa nature. Aujourd'hui, grâce aux découvertes exceptionnelles dans le domaine de la neurologie notamment, ainsi que grâce aux avancées technologiques, je crois pouvoir affirmer que nous appréhendons et que nous connaissons de mieux en mieux le cerveau, cette machine qui est la matrice de la raison. Comme il est impossible de mettre un butoir à la pensée humaine, à la raison, à l'esprit, le débat sur les rapports entre le cerveau et l’esprit, lequel est déjà très ancien, nous interpelle, plus vigoureusement que dans le passé, et cela précisément dans la mesure où les connaissances s'amplifient et échappent à tous les dictats religieux. J'entends par là les menaces des églises, et pire, les intégrismes. Le couple cerveau-esprit en effet est au coeur, au centre de la discussion sur le destin de l'homme.

 

Nous devons nous interroger sur notre propre finalité, bien qu’en cet achèvement de millénaire (pour un iranien, les siècles n'ont pas de signification… vous venez de la nuit des temps),  vous avez des milliers d'années de référence par votre culture, ni les religions, ni les idéologies politiques ne peuvent, faute de certitudes, prétendre comme autrefois, interdire ce questionnement. Croire et se taire est devenu aujourd'hui hors de propos; on peut parler, on peut croire, ou ne pas croire, mais on ne peut plus se taire. Je dirai, quant à moi, que si l'esprit est une organisation de fonctions, il est également une représentation, qui se révèle grâce à un modèle de réseaux neuronaux.

 

Désormais, il nous faut admettre que le cerveau est un automate, et j'entends par là un système physiologique particulier, dont les propriétés, les expressions mentales, s'expriment au travers de facteurs neuro-physiologiques. Devrais-je rappeler les grandes théories explicatives de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière ? D'un côté il y a les dualistes, de l'autre les monistes qui est ma famille de pensée. L'une a pour attribut essentiel la pensée, et l'autre est caractérisée par l'étendue. En d'autres termes, pour DESCARTES, il y a l'esprit et la matière, l'âme et le corps. La pensée est intérieure, immédiate; elle est appréhendée par ce que DESCARTES appelle  le "cogito ergo sum". L'autre substance, l'étendue pour DESCARTES est extérieure; elle est donc perçue de façon indirecte, elle est superficielle et elle débouche sur le doute. Les états mentaux, les images mentales qui constituent la réalité intérieure pour DESCARTES ne se réduisent pas au corps, à la réalité extérieure. Et pour le philosophe, ainsi d'ailleurs que pour les dualistes, la cause d'un état actuel mental s'explique par un état mental précédent. Il y a une chaîne d'états mentaux et pour eux, pour ces philosophes dualistes, la relation qui s'établit entre les états mentaux obéit a un système, à une logique de signification.


En vérité, et peut-être suis-je vaniteux en le déclarant, cette appréciation philosophique ne me séduit pas et ne m'a jamais séduit. Je ne conçois pas, modestement et personnellement, une substance spirituelle qui n'aurait aucune spatialité, qui pourrait ainsi se connaître par elle-même, et cela sans support matériel énergétique. Comment le corps pourrait-il donner à l'âme des sensations, comment l'âme pourrait-elle mouvoir le corps selon sa seule volonté, si le corps et l'esprit n'étaient pas de la même nature ?


A l'évidence, il faut donc recourir à Dieu, mais, précisément, le recours à Dieu comme le garant de la relation entre l'esprit et le corps n'est pas pour moi satisfaisant. C'est une hypothèse, et pour moi, je m'en excuse, c'est une hypothèse qui n'est pas crédible. En effet, et je le dis avec mesure, à la lumière des données neuro-biologiques, il apparaît que le psychisme des humains n'est que le simple fonctionnement de notre système nerveux. Il ne saurait y avoir de réalité psychique autonome, en quelque sorte suspendue dans le vide. Sans matière, sans cellule cérébrale, nous n'avons pas de mémoire, et si nous n'avons pas de mémoire, nous n'avons donc pas de conscience, nous n'avons pas d'esprit. La pensée est une émanation simplement de la matière car, finalement, tout devient biologique. C’est également ma réflexion à la suite de mes études ou la fréquentation de biologistes.


Le cerveau, vous le savez, est constitué d'environ 1OO milliards de neurones. La communication entre les neurones est fondée sur la transmission d'un signal électrique; or, les neurones qui ne sont pas en contact direct entre eux ont besoin, pour communiquer, d'un messager, un messager chimique que nous appellerons le "neurotransmetteur", et ce neurotransmetteur communiquera alors l'impression reçue et excitera le neurone voisin qui, à son tour, propagera l'impression reçue. Je dirais donc que la pensée d'un neurone à l'autre est portée par des éléments chimiques co-électriques, comme un bateau est porté par l'eau. Selon une étude américaine, animée par Robert KLUNIGER, c'est grâce aux neurotransmetteurs que sont notamment la topamine, la sérotonine, la neuradréamine, et mieux la ciécolamine, substances largement distribuées dans le système central nerveux, qu'une zone limitée du cerveau joue en quelque sorte le rôle d'une véritable station d'aiguillage, et c'est cette zone, cette aire, qui va coordonner les impacts, les impulsions de tous les cerveaux.

 

Ces messages sont dosables. On peut les doser quantitativement. Ils sont dosables, parce que l'on peut aujourd'hui constater que sont associés aux violences, à l'irritation, l'impulsivité des individus porteurs de taux très élevés de sérotonine.

 

Par contre, l'inquiétude, l'inhibition, la timidité, sont des phénomènes psychologiques associés à des taux importants de sérotonine.

Nous sommes donc insérés, conditionnés, par de véritables camisoles chimiques. Toutefois, je crois qu'au-delà de cette explication de notre comportement d'humain, dont le déséquilibre chimique est d'origine génétique, celle-ci est quand même trop schématique.

 

Il nous faut faire la part non négligeable du culturel, du religieux, du social ou de l'environnement, et c'est pourquoi le changement psychique s’appelle l'adaptation. Quoi qu'il en soit, plus nous parvenons à approfondir les relations entre le psychisme et le neurobiologique, plus nous approchons, plus nous jouxtons la réalité. L'esprit n'est pas une réalité, il est simplement le reflet de la matière, comme la ride de l'eau n'est que le reflet de l'eau. Et à un phénomène psychique correspond toujours un phénomène neurobiologique, même s'il existe des états du système nerveux sans contrepartie psychique spécifique. En cela, je renonce à la théorie de DESCARTES et, en me servant d'une image pour expliquer le cheminement des relations dans le cerveau et l'esprit, je dirais que les rapports entre la psychologie et la neurobiologie sont analogues.

 

Des traductions sérieuses sont difficiles entre deux langues étrangères; elles sont néanmoins possibles, mais elles ne sont jamais parfaites. Pourquoi ? Parce qu'il est difficile d'arriver à une traduction rigoureuse, en raison de la variété des mots, des syntaxes, des structures, qui font que chaque langue a sa spécificité. Cependant, grâce à la linguistique, nous pouvons aujourd'hui traduire les langues, ce qui fait que la philosophie matérialiste s'affirme actuellement avec autorité. C'était une première remarque que je souhaitais faire.

 

L'esprit n'est pas une réalité indépendante du cerveau. Il dépend pleinement du cerveau. L'esprit et la matière inter-réagissent de façon permanente, parce qu'en réalité ce sont deux sphères rigoureusement emboîtées qui procèdent de la même nature; esprit-matière se traduisent en énergie. Et cela, j’ose l'affirmer; pour moi, l'esprit est cette capacité de conscience capable de former puis d'utiliser des représentations, tout en restant susceptible, par ailleurs, de réutiliser ces représentations ou de les modifier à sa guise.

Je considère que la perception du monde grâce à laquelle nous communiquons, ou avec nous-mêmes ou avec le monde extérieur, ne peut pas s'expliquer par la seule association de nos données sensorielles. Il faut également autre chose; je dirais que la perception se révèle dans le cadre singulier des relations entre le vivant et son environnement et, dès lors, le conscient se caractérise par la prédominance de la représentation globale, et de soi, et du monde extérieur.

 

Disons quelques mots de l’inconscient. Qu’est-ce que l'inconscient? Il se caractérise par un fonctionnement dissocié, discontinu, qui n'est pas intégré par l'esprit. Cette appréciation nous pose aussitôt une question. Derrière tous les aspects que manifeste l'esprit, existe-t-il des réalités? Je pense, quant à moi, que l'esprit est le fait, ou mieux, l'esprit de lui-même. Il n'est pas l'oeuvre d'un ingénieur transcendant, d'une divinité quelconque. Il est simplement la conséquence d'une évolution, de mutations géantes, d'un cheminement qui s'est déroulé dans des millions et des millions de cheminements aveugles et aléatoires de la matière neuronale. Dans une autre direction de l'évolution, nous aurions nécessairement abouti à une situation différente. A une autre organisation biologique aurait correspondu une autre organisation neuronale de l'homme. C'est d'ailleurs ce que disait KANT : "Changeons les catégories d'êtres, les catégories d'êtres vivants, et nous changerons la perception du monde". Alors je dirais, en ce qui me concerne : "autrement, tout aurait été différent si les catégories de l'entendement avaient été différentes".


La perception repose sur des schémas neuroniques, et ce sont sans doute les passions, les émotions, qui ont été les premières représentations de l'esprit, des charges d'émotion qui ont certainement affirmé le "prima" de l'esprit, et voilà pourquoi les premières motivations humaines ne sont que les états de projection du système nerveux, en relation avec les conditions de la survie et de la reproduction. Survivre et se reproduire ont été les premiers éléments de la matière vivante, donc de l'esprit. Par la suite, mais beaucoup plus tard, les facteurs sociaux interviendront dans notre processus mental et y joueront alors un rôle de plus en plus important.

 

L'homme est un cerveau soumis à ses propres données, à ses propres règles, comme à ses propres organisations évolutives neurobiologiques.

Si nous pensions que le cerveau n'est représenté que comme une vulgaire boîte noire, nous occulterions gravement les mécanismes neurobiologiques essentiels, qui précisément l'expliquent. De fait, nous connaissons ces derniers assez parfaitement aujourd'hui, et grâce à quoi ? Grâce à la topographie, grâce aux caméras par émission positons et à la résonance magnétique nucléaire (RMN) qui sont d'ailleurs couplées à de très puissants ordinateurs. Nous savons désormais que ce sont les neurones qui vont être liés désormais en réseaux responsables et explicatifs de la pensée.

 

Ainsi donc, au-delà du rôle essentiel joué par les neurotransmetteurs dans le domaine de l'imagerie mentale, nous sommes aujourd'hui parvenus à quantifier par exemple le rôle énergétique primordial du glucose, comme celui de l'oxygène dans le débit sanguin, et tout ceci dans l'ensemble des surfaces, des aires déterminées spécialisées du cerveau, aires, surfaces, elles-mêmes traversées par des champs magnétiques. Par conséquent, nous sommes en droit de parler véritablement d'une visualisation de la pensée. Bref, sans résultante chimique, physique et énergétique, il n'y aurait point d'esprit. Et, comme le dit mon président au Comité National d'Ethique, dont je suis membre, Monsieur CHANGEUX, il faut des neurones pour penser Dieu.

 

David ABBASI - Depuis plusieurs années, nous parlons du fonctionnement du cerveau dans les domaines de la laïcité et du fanatisme. Le fanatisme a toujours été ramené par l'inconscient et empêche le fonctionnement normal du cerveau. Depuis que l'homme existe, depuis qu'il a pris conscience de ce qui se passe dans le cosmos et autour de lui, lorsqu'il utilise le cerveau, qu'il est rationnel, il peut lui-même être un créateur, et donc lui-même un dieu; il peut créer les choses. Mais à partir du moment où il se laisse emporter dans le train des autres profiteurs d'églises, de mosquées ou de n'importe quelle religion, ce sont les autres qui pensent, qui réfléchissent, qui résolvent à sa place; l'homme n'a plus de conscience. Tous ces hommes deviennent des fidèles, et des fidèles inconscients qui, pourvu qu'ils aient leurs prières et leurs cérémonies, ne se posent aucune question. Mais lorsqu'une seule personne pense pour des milliers de personnes, qu'un seul cerveau fonctionne pour tous un peuple, une grande population, les individus constituant cette population ne sont plus seulement que des imitateurs, ils imitent et ne pensent pas.

 

Leur cerveau ne fonctionne pas; ils écoutent ce que le chef, le clergé, l'ayatollah leur dit, leur ordonne. Eux-mêmes ne réfléchissent pas, ne cherchent pas à trouver la vérité, la raison. Ils imitent et suivent comme des moutons leur leader, leur chef, vers une destination quelle qu'elle soit, comme l'histoire l'a démontré bien avant Jésus-Christ, bien avant l'Islam. A chaque fois que le peuple mettait de côté le fonctionnement de son cerveau, c'était le commencement des massacres et de l'instabilité parmi les civilisations; on a détruit des civilisations, on a détruit ce qui avait été fait par la pensée, par les scientifiques. La plupart du temps, les édifices étaient détruits par les fidèles, sans conscience, incapables de faire fonctionner leur cerveau. C'est pour cela, Monsieur CAILLAVET, que vos explications concernant le fonctionnement du cerveau nous permettent de comprendre certains phénomènes historiques.

 

Henri CAILLAVET - En quelque sorte, et sans être excessif, disons que le cerveau est une sorte de mécano cellulaire, un assemblage neuronal prenant en compte des systèmes matériels complexes, que ce soit d'abord au plan de la perception, que ce soit ensuite au plan de l'apprentissage, que ce soit enfin au plan de l'orientation. C'est pourquoi pour moi, Henri CAILLAVET, la spécificité de l'homme ne se situe pas, comme l'affirment les églises, dans la transcendance. Elle s'affirme dans l'évolution du vivant, c'est-à-dire comme le soutenait Jean ROSTAND, dans la soumission irréversible aux lois contenantes du vivant.

 

Je voudrais, pour votre radio citoyenne ICI & MAINTENANT ! citer Jean ROSTAND d'une manière très brève. Pour Jean ROSTAND, l'homme est un animal supérieur, un agrégat de trillons de cellules, d'électrons, qui doivent à leur assemblage particulier le privilège de pouvoir affirmer leur existence. C'est dans la pellicule de l'écorce cérébrale que se produisent les réactions et les transformations d'énergie que nous appelons la conscience. Il semble bien, dit Jean ROSTAND, hélas, que la pensée a pour seule fonction d'assister au jeu de la machine qu'elle a l'illusion de commander, parce que la pensée est aussi assujettie à la matière que la chenille qui rampe vers la lumière. Telle est cette citation que j'avais le souci de faire de Jean ROSTAND, et j'en reviens donc à mon propos.

 

Quelquefois, le cerveau est plus qu'un ordinateur, plus qu'une machine complexe. Il possède en effet une capacité d'auto-organisation. C’est sans doute grâce à cette faculté exceptionnelle qui déborde de l'instinct, qu'il est vraisemblable que les capacités du cerveau des primates, conséquence des mutations colossales successives, ont permis le développement d'une part des groupements sociaux, et, d'autre part, des langages. Par conséquent, le cerveau et ses projections, lesquelles ont créé ce que nous appelons le culturel, l'histoire, ont fait qu'à un changement des structures biologiques du cerveau ont naturellement correspondu les avancées des moeurs et des sociétés.

 

Dans un avenir prochain, par le jeu d'une exploration beaucoup plus fine du cerveau, nous pourrons pratiquement en dresser la carte. Par l'apparition de technologies exceptionnelles, telles les greffes intra-cérébrales, nous sommes parvenus à greffer des cellules cérébrales dans un cerveau. Dans ces conditions, par ma meilleure connaissance du génome, nous savons, grâce à l'emplacement des gènes, appréhender l'hérédité avec rigueur. Nous ouvrirons ainsi, je le pense, des horizons inimaginables aux hommes. J’en suis convaincu parce que je suis rationaliste. Demain ou plus tard, l'homme ne sera plus ce qu'il est aujourd'hui, il ne sera plus un inconnu.

 

Et qu'importe après tout, ou tant mieux, s'il apparaît clairement - j'allais dire apodictiquement - aux descendants de nos descendants que l'animal humain n'est en réalité qu'une médiocre machine, qu'un médiocre véhicule. Pour moi, il n'y a aucune étincelle de sacré dans l'homme. Cette philosophie matérialiste qui confisque pour son inutilité un dieu créateur n'est pas désespérante. Au demeurant, lorsque nous évoquons Dieu, force créatrice, pour reprendre le langage des croyants, de quel dieu s'agit-il ? De ce bricoleur - pardonnez-moi ce langage - de ce bricoleur qui aurait mis des milliards et des milliards d'années à fabriquer le cosmos, a hoqueté, a hésité, le retouchant  sans cesse, comme avec repentir, avant d'aboutir à la création de notre petit système solaire, puis aux spasmes d'une vie disons bien hésitante et balbutiante. Ou bien s'agit-il du dieu du génocide qui, lui, a inventé les massacres, la fourberie, la perversité, la cruauté, les tares héréditaires? Ou bien encore ce dieu sanguinaire qui livra un certain Jésus, son fils, aux bourreaux romains, et qui imagina le crime collectif de déicide, celui des holocaustes, des tyrannies, protégeant les tortionnaires. Ou de quel dieu parlons-nous lorsque nous disons Dieu ? En vérité, lorsque l'homme enfin parviendra à la plénitude de la connaissance, c'est-à-dire du savoir, il cessera non pas d'espérer, mais il cessera de croire en Dieu.

 

Dieu, pour moi c'est un placebo, un placebo qui aura par contre, et hélas, encombré le destin des hommes. Et, comme le rappelait Jean ROSTAND, notre vie est sans doute un miracle, mais c'est un miracle sans intérêt. Pourtant, si la vie n'est qu'un viager entre deux néants, il aura toutefois été assez fabuleux de vivre.

 

Je voudrais poursuivre ce propos un peu iconoclaste sans doute, mais vous m'avez mis à l'aise pour que je parle de tout. En tant que rationaliste, en tant que matérialiste, je me suis interrogé sur le temps comme tous les philosophes. Je considère que celui-ci me permet de me sentir, de m'appréhender, qu'il n'est qu'un élément rationnel entre moi et moi, au fur et à mesure que s'écoule en moi ma durée, c'est-à-dire mon fleuve intérieur.

 

Le temps est un élément rationnel entre vous et moi, Monsieur ABBASI, entre moi et les autres, au fur et à mesure que se façonne la société. C’est un élément rationnel entre l'universalité humaine, appellée l'humanitude et le cosmos;  l'univers, ce relationnel, se développe au fur et à mesure que l'évolution discipline, coordonne le chaos, le désordre dont parlent les physiciens. Le temps coule en moi, je suis unique. Le temps m’attend, il disparaîtra avec la matière, avec mon énergie. En cela, je dirais que le temps est rationnellement nécessaire car, en effet, si l'homme ose, comme le prétendent les religieux, prétendre à l'éternité, à son éternité, alors l'homme religieux doit enclore le temps. Or je constate avec loyauté qu'il est impossible de maîtriser, d'enclore le temps. Dans ces conditions, sans la matière nous ne pouvons accéder ni au temps ni à l'espace. Le temps, l'espace, la matière, l'énergie sont dans des rapports indissociables. Sans mémoire, sans conscience, le temps reste insaisissable. Si je ne pense pas, le temps ne s'écoule pas; le temps n'est pas une donnée en dehors de la matière, il n'a pas d'origine.

 

E. SCHATZMAN et Jean-Claude PECKER, de l'Union Rationaliste, qui sont des astro-physiciens de très grand talent, pensent qu'il est quasiment impossible de parler d'espace et de temps lorsque l'homme imagine les premiers millions d'années de la création. Il s'agit en effet, disent-ils, d'une autre échelle de mesure, d'une horloge différente de celle que nous connaissons, et ils pensent qu'il vaudrait mieux parler de température. L'époque initiale de la création, le temps T, serait une fraction de seconde de 1O, suivie de 43 zéros; ceci est incompréhensible sans le secours des mathématiques.

 

C’est pourquoi la question qui se posera toujours à l'homme, au rationaliste également, est bien de "comment concevoir" cet état créatif.

Comment imaginer cet instant créatif ? Est-il à l'origine de l'univers, ou est-il son origine ? Débat essentiel sur lequel les philosophes, les matérialistes et les rationalistes ne cessent de s'interroger dans cette situation intellectuelle de recherche que condamnent les églises, parce qu'elles possèdent un dogme, et que l'on ne discute pas le dogme qui par nature est intangible. Notre raison butte sur l'indescriptible. Précisément, si nous buttons sur l'indescriptible, c’est que nous ne buttons pas sur l'absurde. Rien, en effet, ne nous interdit de penser qu'un jour proche ou lointain, la loi unique régissant l'univers sera appréhendée.

 

Evidemment, la raison n'explique pas tout l'homme; le rationalisme ne doit pas se confondre avec la sécheresse logique, une logique abrupte, laquelle regretterait ce que nous portons en nous, ce que les groupes sociaux portent en eux, la richesse émotionnelle d'un sentiment ou d'un rêve.

Le rationalisme ne peut pas faire et ne fait pas l'impasse sur l'inconscient. Il tentera, au contraire, de l'analyser, de la comprendre, surtout après les travaux exceptionnels de FREUD. Pas davantage le rationalisme n'est inféodé au scientisme, c'est-à-dire à la certitude que les sciences peuvent régler tous les problèmes techniques, tous les problèmes sociaux. Le rationalisme, c'est bien autre chose. C’est également la consécration que, durant des millénaires la raison s'est manifestée sans que nous connaissions ses mécanismes propres, sans que nous connaissions son passé, et aujourd'hui encore, sans que nous puissions imaginer totalement, pleinement son avenir. Alors, longtemps, le cerveau est resté en friche.

 

M'exprimant sur "ICI & MAINTENANT !", une radio libre, je vais être plus sévère à l'égard des religions. L'homme, l'esprit, attribuaient toutes les découvertes à l'histoire des dieux, laquelle d'ailleurs se confondait avec l'histoire du monde.

Je vous demande de vous souvenir de la théogonie d'un poète grec. Vous êtes iranien, et avez un rapport privilégié avec la Grèce. Vous lui avez apporté votre message de culture, laquelle a influencé tour à tour Rome, puis l'occident, dont la Gaulle et les francs

Nous sommes tous les fils de quelqu'un. Que dit le poète grec ? Au commencement était le chaos, du chaos sont nés le ciel et la terre; de l'union du ciel et de la terre est né le monstre Chronos, lequel a engendré de nombreux enfants qu'il dévorait à leur naissance. Sa femme, issue également du ciel et de la terre, décida un jour de le tromper. Elle lui donna à manger, à la place de son enfant, une pierre emmaillotée; l'enfant fût sauvé, il s'appelait ZEUS, qui, à son tour, détrôna Chronos. Alors Zeus, maître du ciel triomphe des titans, des géants. Il impose le règne lumineux des dieux olympiens et, dès lors l'ordre et la justice vont succéder à l’injustice du chaos primitif.

Ainsi commence l'histoire des dieux qui partout, d'une façon universelle, se confondra avec l'aventure des hommes et, de fait, ce sont les récits mythologiques ou ceux des sociétés dites primitives ou anciennes qui vont justifier l'apparition, la genèse de l'ordre, tandis que les châtiments vont sanctionner ceux qui s'opposent à l'ordre.


C'est cette punition, cette sanction, qui donnera tout son sens aux rites religieux, aux rites sociaux, aux interdits, aux permissions, aux règles même laïques, au pouvoir politique. Dès lors, puisque le pêché c'est le désordre, la communauté des hommes craindra les atteintes portées à son ordre, que ce soit par les criminels intérieurs, les impies - dont je suis - les voleurs, les blasphémateurs, ou alors des adversaires extérieurs, ceux qui appartiennent à un autre clan, à un autre groupe, ceux qui appartiennent à un totem ou qui vivent dans des états différents, des cités étrangères.

 

Cependant, au-delà de ce merveilleux, de ce réalisme social - je vous laisse le soin de choisir entre les deux termes - se mirent en place les structures organisationnelles de la société, dont nous sommes les descendants, les héritiers, celles-ci expliquant et justifiant tout à la fois les blocages moraux, les blocages intellectuels, et l'impérialisme des pouvoirs, qu'il s'agisse des pouvoirs religieux, des pouvoirs militaires, politiques sous forme de César. De fait, l'humanité a pu enfin se dégager de cette gangue par des efforts persévérants, par des efforts de la raison, de nature scientifique, technologique, voire morale, politique, culturelle. C'est cette immense innovation qui révèle notre capacité singulière d'adaptation, d'expérimentation, d'élaboration, que j’appelle la raison, parce que l'homme, en développant son esprit critique, en donnant toutes ses chances au doute, puis à la raison raisonnante, l'homme est devenu de plus en plus homme. Sinon, nous serions restés les hommes de Cro-magnon.

 

L'homme, avant tout, est un animal raisonnable. Le rationalisme, c'est d'abord sinon avant tout, la reconnaissance fondamentale, du rôle de la raison dans le destin humain. Le rationalisme c'est la lutte permanente contre les dogmatismes, lesquels crient la vérité, alors que nous le savons, la vérité est contingente.

C'est le combat contre l'endoctrinement. En un mot, se servir de sa raison, c'est admettre que l'on peut avoir tort si l'on n'est pas raisonnable, ou assurés de la certitude. Dans la mesure où nous sommes inquiets, que nous doutons, le rationalisme alors favorise précisément la méthode du doute, parce qu'à l'évidence, nous reconnaissons volontiers, nous rationalistes, que la globalisation du savoir, vecteur essentiel du progrès, est une exigence de la raison.

Les erreurs, les insuffisances de la science sont encore nombreuses. Cependant, ce ne sont pas ces insuffisances qui sauraient remettre en cause la nature même de la science. Les défaillances de la science sont simplement liées à des erreurs de méthode. Aider à dissiper les ténèbres, tel est le sort du combat rationaliste et laïque.


Si l'on poursuivait une enquête historique nous apprendrions que l'Irlande comme l'Autriche punissent le blasphème, l'Autriche ayant même été approuvée par la Cour Européenne des Droits de l'Homme; quant à une requête présentée par le Tyrol, l'Autriche a fait interdire la projection d'un film anticlérical : "Le Concile d'Amour".

 

Nous sommes donc en Europe, et cependant soumis à la contrainte morale. Or maintenant, nous nous sommes 15 pays composant l'Union Européenne. On nous dit 2O pays, puis 27 pays et peut-être 3O pays pour un proche avenir. Alors faudra-t-il un jour, un jour prochain, nous laïques français, forts de notre expérience, donc de notre passé historique, nous dresser contre une nouvelle proposition concordataire qui émanera ou qui émanerait des Etats partenaires comme l'Irlande ou l'Autriche, lesquels sont soumis, en tant qu'Etats, à l'influence pernicieuse de leur clergé ?

Cela n'est pas impossible, auquel cas il faudra reprendre le combat déjà engagé par Voltaire, repris par les républicains, et aujourd'hui accompli au stade institutionnel.

 

Bref, il nous apparaît sans contestation, que c'est la loi de 19O5 en France, dite loi de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui a assuré la liberté absolue de conscience, et cela grâce à l'indifférence religieuse de l'Etat et de sa neutralité. C'est bien la loi de séparation qui, depuis un siècle, a protégé la liberté religieuse en France. Les églises devraient s'en souvenir, de sorte qu'il est clair que les nouvelles manoeuvres de Rome - je suis un esprit polémiste - en faveur de l'enseignement libre, cachent mal une inconvenante politique ultramontaine. Si nous n'y prenons pas garde, le développement de l'enseignement privé en France, non assujetti à la sectorisation, fera que l'école laïque, à laquelle j'ai appartenu et qui a formé ma jeune intelligence, sera alors vidée des élèves nés de parents aisés.

 

N'est-ce pas Aristote qui écrivait, il y a 2.5OO ans : " Tous les hommes par nature ont besoin de savoir; faut-il encore qu'ils y aient accès". C'est pourquoi l'enseignement se doit, selon Aristote, d'être gratuit. Il se doit également d'échapper à toutes les pressions économiques, toutes les pressions religieuses ou à toutes les pressions professionnelles. Les hommes - les français ne l'oublions pas - sont citoyens et solidaires, non pas par la religion, non pas par le clan, non pas par le sang. Ils sont des citoyens par la loi. C'est la loi qui fait la citoyenneté.

 

En république laïque, il n'y a donc ni hérésie, ni blasphème, ni soumission religieuse; il y a simplement des hommes libres et égaux, revêtus de dignité. Et en cela je dis bien que seule l'école laïque est une école citoyenne, considèrant de mon devoir de la défendre.

 

Presque la moitié de la population française rejette Dieu de sa philosophie, ou tout au moins de son comportement. Je soutiendrai alors, face à certaines indignations menaçantes, que la laïcité est une philosophie de l'espoir. Elle est aussi une exigence de l'esprit, une volonté novatrice. Elle n'est pas par nature passive, elle est conquérante et offensive, elle est un effort tendu vers un horizon de progrès. La laïcité possède en effet une lumière qui n'appartient qu'à elle, qui s'irradie, qui se transforme selon les milieux sociaux et culturels dans lesquels elle s'aventure et s'épanouit;  elle est audacieuse et calme. Mais, et la restriction est importante, elle est également légaliste envers les démocrates croyants engagés dans leur foi, ou les démocrates non croyants. Il n'est pas acceptable que le Souverain Pontife ose affirmer que la morale de Dieu étant supérieure à la loi civile, elle s'impose à celle-ci.

 

Ce langage qui est réfléchi, puisqu'il a été écrit, est un appel à peine déguisé à l'insubordination, à la désobéissance. C'est donc une atteinte à la liberté de conscience, et même une blessure portée à l'esprit de la liberté. Pour moi, la laïcité ne saurait se réduire au seul débat de l'enseignement, aussi important soit-il. Il débouche sur une étendue exceptionnelle de liberté, de dignité, de responsabilité. Pour les laïques, par exemple, cet espace de liberté c'est le droit au libre choix de son conjoint. Or, actuellement, en Iran, les mollahs décident et interdisent certaine forme de mariage. Dans d'autres pays musulmans ou non musulmans, c'est l'autorité religieuse et familiale qui décide du mariage. La liberté de l'individu, de la femme ou de l'homme est totalement confisquée. Nous, laîques, nous disons que le droit au concubinage est un droit absolu.

 

J'ai également le droit d'entreprendre des expériences individuelles amoureuses; j'ai également le droit à l'hétérosexualité. Mais pourquoi, si je suis homosexuel, mon homosexualité serait interdite dans la mesure où elle n'est pas agressive au regard de la société ? Pourquoi n'aurais-je pas le droit à la bisexualité si telle est ma nature ? Ce sont des droits essentiels de la personne humaine, de l'individu, - Prométhée peut venir au secours d’Eros - alors faisons en sorte que ce privilège soit reconnu à la femme. C’est aussi le droit à l’éradication des gènes défectueux. Le prélèvement des gènes de la mucoviscidose, de la chorée d’Hughtinton permettra que les individus cessent d’être frappés par une indignité physiologique aberrante. Nous devons poursuivre les efforts scientifiques nécessaires en vue de protéger les droits de l'homme et, en tant que laïque, je me bats pour ce droit, qui me permet d'avoir recours à l'euthanasie. Si je ne veux pas mourir dans l'indignité, si je ne veux pas être tétraplégique, si je n'accepte pas d'être frappé par la maladie d'Althzeimer, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'aider un tiers à mourir, puisque j'ai celui de me suicider ? Ce n'est pas une faute, ce n'est pas un crime. En l’état, si à la suite d'un accident, je suis incapable de me mouvoir et je fais appel à vous, vous n'avez pas le droit de m'aider à mourir, de m’assister. Par contre, j'ai le droit de prendre des médicaments. Si je ne peux pas les prendre, vous ne devez pas faciliter leur absorption. Hypocrisie !


L'euthanasie est un droit absolu; c'est le dernier espace de liberté qui reste à l'homme avant de disparaître. Sénèque disait : "Penser la mort, c'est penser la liberté".

Par ailleurs, la liberté d'expression doit être confrontée à tous les niveaux : philosophiques, littéraires, artistiques, scientifiques, et précisément, sur ces sujets essentiels de liberté, de droit, l'église romaine se meut à contre-courant. Elle continue d'exiger la soumission à ces règles ancestrales.

Au nom de la vérité proclamée, mais non prouvée, je ne conteste pas que le Pape s'adresse à son peuple, mais qu'il ne morigène pas ceux qui ne croient pas en sa foi, qui n'acceptent pas sa religion, qui n'ont pas confiance en son credo. Qu’il les laisse libres de leur esprit, de leur coeur, de leur amour.

 

Je voudrais conclure sur une citation de BERGSON, dans le chapitre 2 des "SOURCES MORALES ET DE LA RELIGION" : "Le spectacle de ce que furent les religions et de ce que certaines sont encore est bien humiliant pour l'esprit". Alors pour moi laïc, rationaliste, matérialiste, quel tissu d’aberration. Comme l'humanisme, la laïcité est l'impératif d'une civilisation éclairée, parce que tous les hommes, qu'ils soient noirs, blancs, jaunes ou métis, qu'ils soient croyants, athées, agnostiques, qu'ils soient nés en Hollande ou au Groenland, en Australie ou en Chine, tous ces hommes sont titulaires du droit à la dignité.

 

Puisque l'armée, les religions, les églises, et parfois l'école, ont perdu leur pouvoir d'intégration, face à l'homme éclaté la laïcité conforte non la charité, mais cet élan beaucoup plus noble, plus fier, celui de la solidarité. Le sacré, le divin, sont respectables, mais ils ne possèdent aucun privilège, et ne doivent en poser aucun dans les institutions politiques et démocratiques. Celles-ci sont des lieux protégés. De façon cursive, je dirai, en tant que rationaliste matérialiste laïque, qu’aucun d'entre nous ne fera d’un autre homme une espèce domestique, une espèce asservie. Au  contraire, nous permettons à l'homme de conserver sa sauvagerie identitaire, avec le droit de se construire, de contredire, le droit de se dépasser, de se renouveler, et c'est pourquoi, grâce à notre engagement de rationaliste laïque, nous sommes assurés que l'avenir sera d'autant plus porteur de lumière que nous respecterons nos devoirs d'homme, et que les civilisations pourront enfin dialoguer.

 

La sémantique joue un rôle considérable. Tout à l'heure je parlais du Dieu projeté dans la société des hommes, le Dieu de l'holocauste, le Dieu cruel qui livra son fils au bourreau, pour ne parler que de la religion catholique. Si vous appelez Dieu l'évolution, je n'ai pas le droit de dire que Dieu n'existe pas, je suis plus préoccupé par le non-dieu que par Dieu. Il ne m'intéresse pas, c'est un placebo qui m'apparaît utile comme tous les placebos en matière médicale, parce que le psychique déborde très souvent le physiologique. Dieu facteur premier, pourquoi pas ? Mais c'est un facteur aléatoire, entendons par là qu'il n'y a pas de transcendance, il n'y a pas d'esprit, par d'organisation. Le monde s'est créé en partant du néant nécessairement. Avant le néant, qu'y avait-il ? Est-ce qu'il y avait un néant avant le néant ? La réponse est insoluble; donc, il faut bien pour qu'il y ait un Dieu créateur, qu'il y ait un début. C'est Dieu qui créa le monde, mais Dieu existe-t-il ? Qu'est-ce que l'éternité ? L'éternité, c'est nous qui l'avons imaginée, au même titre que nous disons que l'espace est infini, alors qu'il est courbe, que nous disons que le temps est infini, illimité, alors qu'il est fini.

 
Si nous voulons prendre le temps, la durée psychologique, notre vie, notre temps, celui-ci disparaît avec nous. Je vais mourir, le temps va continuer, mais est-ce que ce temps peut s'expliquer d'une manière objective ? N'est-ce pas l'esprit qui a créé le temps ? Parce que s'il n'y avait pas de matière, s'il n'y avait pas d'espace, il n'y aurait pas de temps. Donc tout est lié; c'est pourquoi je parlais d'éléments relationnels.

Dieu est un facteur envers lequel je n'ai aucune obligation. Quelle vanité ont les hommes de penser que ce Dieu est un fabuleux ordinateur, créateur de milliards de galaxies et d'étoiles, d'atomes, de protons, d'électrons, de planètes et, tout à coup, parce que je prie, ce Dieu va m'entendre et exaucera mes prières.


C'est un orgueil immense que de dire que l'homme est privilégié. Comme disait ROSTAND, l’homme et l'animal sont de même nature. Nous sommes des animaux perdus dans l'univers, et ceux-ci ne sont pas plus connus par ce créateur que nous-mêmes qui   ne connaissons pas les êtres vivants les animaux dans les fonds abyssaux ou dans des régions inaccessibles ou dans des espaces planétaires que nous n'attendrons  jamais.. La notion de Dieu est une notion essentiellement intuitive. C’est  pour cela que je pense que Dieu ne s'explique pas. On peut démontrer que Dieu n'existe pas, mais on ne peut pas prouver qu'il existe. Ce n'est pas parce que l'on peut démontrer que Dieu n'existe pas qu'il faille pour autant rejeter la notion de Dieu, car au fur et à mesure que la science progresse, nous détruisons ce que nous avons connu.

 

On parle aujourd'hui des travaux de l'UDF, du G7, c’est futile, car on oublie de faire savoir que l'on vient de créer 9 atomes d'hydrogènes négatifs. C'est par expérience que l'on vient de créer de l'anti-matière. Il apparaît alors que certaines prévisions scientifiques sont sans doute justifiées. Savoir que le monde est en équilibre, tout en étant en expansion, le Bing-Bang ou le Bing-Crunch ? Débat fabuleux, extraordinaire, mais c'est ignoré par la majorité des hommes, alors que nous entrons dans une voie d'une richesse infinie, avec cependant des difficultés potentielles qui obligeront à nouveau les penseurs à imaginer peut-être un autre monde.

L'homme de demain sera celui de l'ordinateur. La jeunesse est déjà adaptée. Demain nous ferons autre chose; en travaillant sur le génome, sur les cellules germinales, les ovocytes et les spermatozoïdes, nous transformerons le monde animal. Nous avons déjà, pour partie, transformé le monde végétal; demain, nous serons peut-être capables de transformer non pas l'homme en tant qu'individu, mais l'homme psychologique un être différent, avec de nouvelles perspectives, dans de nouveaux rapports. La mondialisation scientifique et technologique s'imposera, et, plus tard, nous irons peut-être dans d'autres astres, dans d'autres planètes.

Tout cela est d'une extrême complexité. Cependant, plus l'homme accorde de chances à la raison, plus il rejette le facteur premier de transcendance pour respecter celui de l'immanence, c'est-à-dire à faire en sorte qu’il soit maître de son destin.

 

David ABBASI - L'homme est un fabricant de Dieu ? C'est nous qui l'avons fabriqué ? Il n'est jamais apparu ? Alors, Monsieur CAILLAVET, pourquoi êtes-vous matérialiste et athée ?

 

Henri CAILLAVET - Je vais vous répondre d'un mot. J'explique l'apparition de cette notion divine de la manière suivante : Tous les hommes primitifs, tels l'australopithèque, l'homo-érectus, l'homo-habilis, l'homo-sapiens, l'homme de Néanderthal - 130.000 ans avant JC  -  l'homme de Cro-Magnon - 35.000 ans avanc JC -  rêvent. Ils voient des antilopes, des bêtes mortes. Ils se réveillent et ne voient rien. Un autre homme fait un autre rêve; il se réveille et ne constate rien. Un troisième pense qu'il est dans les bras d'une femelle, qui est en fait la femme. Il se réveille, il est seul.. Ces hommes vont cependant se parler, et ils diront "j’ai vu ça", "là-bas", "l’au-delà". Au delà de ce qu'il voit et ne voit plus. Des sorciers interviendront, et c'est ainsi que le divin, que le religieux, que l'irrationnel vont intervenir dans l'évolution de la pensée humaine.

 

Par la suite, il y aura élaboration; on peuplera le monde de force. Le vent est une force, le feu est une force; c'est un esprit favorable, défavorable. On créera des statuettes, on luttera pour, contre. Ensuite, on imaginera des Dieux. Ce sera l'Olympe, des centaines de dieux, plus grands que les hommes, mais avec tous leurs défauts, leurs passions. Les dieux auront les qualités des hommes. Puis, par une sorte de conceptualisation allant vers l'unité, on va concevoir un dieu unique à travers Abraham, père des religions monothéistes Cependant, ce même dieu sera ignoré par des milliards d'individus qui ne croient pas, qui sont bouddhistes, confucéens, taoistes ou qui ont une philosophie et point de religion ni de clergé. Oui, Falbala que tout ça ! Bric à Brac !

 

Mais la plupart des gens ont besoin de croire, parce que la vie matérielle, le machinisme, le taylorisme, la médiocrité de l'existence, font que s’il n'y a  pas la certitude d'un au-delà meilleur, alors la vie est terrifiante, alors qu'elle ne l'est pas même s'il n'y a pas d'au-delà. Ce qui est angoissant, c'est que l'homme ne donne pas sa pleine mesure. Les dogmes enserrent l'homme, l'empêchent de se libérer, de s'épanouir et de découvrir la liberté. Alors demain ? demain, comment allons-nous vivre ?

 

Demain, il y aura un monde de travail, c'est-à-dire que l'homme pourra peut-être travailler 1O heures par jour, par semaine, quelques jours par mois, pas davantage. Dans 2Oa ns, il découvrira des objets qu'il n'aura même pas imaginés. Il faudra donc l'instruire, l'éduquer, faire en sorte qu'il sache organiser ses loisirs pour ne pas être un animal s’abandonnant à une autre forme d'animalité.

 

On ne peut pas simplement faire dire à l'homme : "Bon, j'irai au café. Il faudra qu'il meuble ses loisirs. A ce moment-là il sera disponible pour l'étude, l'art, le spirituel. Il fera des progrès, et ce qui nous paraît anormal aujourd'hui, inimaginable, demain ce seront des rapports humains qui seront cohérents, qui nous rapprocherons, tout en laissant à chacun son identité. L'homme ne sera pas malheureux parce qu'il ne croira plus. Il aura toujours le bonheur de rêver, d'espérer. Comme il voudra toujours aller plus loin, il sera sans doute insatisfait. Précisément, c'est grâce à cette forme d'insatisfaction qu'il découvrira un bonheur que nous-mêmes n'atteignons pas.

 

Au Conseil National d'Ethique, il y a 2O ans, on parlait d'hérédité, mais on n'avais pas imaginé le génome. On connaissait le langage chromosomique, la formation de la fécondité, l'hérédité, mais aujourd'hui, par la découverte du génome, nous abordons des rivages inconnus.


Qui peut imaginer ce qui sera fait lorsque nous connaîtrons la totalité de l'emplacement de nos gènes, qu'on les lira comme une phrase ? Comment pourra-t-on intervenir sur eux ? Il faudrait que l'on puisse intervenir. Toutefois, si on enlève un gène, sait-on si celui-ci n'est pas en rapport avec les milliers, les cent mille gènes dont nous sommes "propriétaires". Il y a 2O ans ce débat n'était pas ouvert, alors qu'aujourd'hui il est à la disposition non pas simplement des chercheurs, des philosophes, mais des juristes, et des citoyens. Il y a 5O ans la télévision n'existait pas; aujourd'hui on téléphone par satellite. Nous sommes loin du "22 à Asnières", le fameux sketch de Fernand Raynaud.

 

Aujourd'hui, les progrès sont exponentiels. Comment voulez-vous que j'imagine le futur. Quand je lisais Jules VERNE, je ne pouvais penser que moi-même, Ministre de la Marine, je plongerais avec un sous-marin... Or, de nos jours, les sous-marins nucléaires peuvent rester plusieurs mois sous les mers sans être repérés, à condition cependant que les équipages aient la structure mentale, intellectuelle, psychologique suffisante pour tenir dans une pareille situation.

 

On a vu les cosmonautes... Qui, il y a 3O ans, pouvait imaginer que l'on arrimerait dans le ciel 2 navettes? Un astronaute subsisterait, tandis qu’une autre équipe reviendrai sur terre dans des conditions dont plus personne ne parle. C'est un autobus... on part dans l'espace, on en revient? Tout cela, en peu de temps, a transformé notre imaginaire. Aujourd’hui, nous trouvons celà tout naturel.

 

Je viens de lire dans une revue scientifique qu'il y aura à bord des véhicules un ordinateur qui nous permettra de conduire sa voiture sans surveillance particulière.. On évitera des obstacles, des accidents; on saura où ils se situent, sur telle route plutôt que sur une autre, sans compter que les voitures pourront, dans certains cas, faire des sauts de puce favorisant la circulation. Il n'y aura plus de voitures à pétrole, mais des voitures électriques, donc des modules réduits ou plus développés selon les besoins.
L'alimentation changera du tout au tout. En matière de génie génétique, c'est-à-dire en matière agricole, on a fait des progrès fabuleux. On vient de réaliser la plantation d'un caféier sans caféine, de modifier les gènes des fraisiers en introduisant celui d'un lichen. Désormais ils ne risquent plus de geler.

 

On envisage également de créer, de fabriquer, de produire un coton ininflammable, tout cela par simple transformation des gènes. Dans le domaine de la biologie, on sait clôner; on clône en matière agricole pour les plantes. Le clônage est permanent, son utilisation aussi; on crée des espèces qui n'existent pas; on créera des fleurs qui n'existent pas, des parfums que nous ne pouvons pas encore imaginer. On clône les petits animaux, on va donc pouvoir créer de nouvelles races, et l'on pourra même créer des êtres nouveaux qui serviront à l'alimentation. Sous quelle forme ? Comment voulez-vous que j'imagine ce futur ?

 

Pensez à votre père, à votre grand père, et pourtant vous avez accumulé au cours des millénaires, une science, un art, une littérature. Imaginez il y a cent ans un persan, non pas à Paris, comme cela a été dit dans "Les Lettres Persanes", mais aujourd'hui dans la capitale, et que mon grand père fasse de même. La voiture ? Ils ne connaissaient pas. Le téléphone ? pas davantage ! Radio, télévision, médecine, opération chirurgicale, greffe prothèse, déplacements ultra-rapides, une sonde qui quitte le système   solaire, toutes choses inconnues à leur époque. Il leur serait bien difficile de comprendre, de s’adapter.

 

Imaginez la vie des Mérovingiens ! Il y a 1000 ans, l'homme mourait à 35/38 ans; aujourd'hui nous avons une espérance de vie qui a doublé. Moi, j'ai 82 ans, et je me porte plutôt bien; ma femme en a autant. Mes grands-parents mouraient à 6O ans. Nous aurons 10.000 centenaires dans 10 ans;c ce qui  va poser des problèmes sociaux, des problèmes économiques et financiers. Ceci étant, pourquoi je suis optimiste? Parce que je suis un laïque, parce que je dénonce les dogmes qui embastillent l'esprit, notamment parce que le catholicisme est un donjon Dans celui-ci il y a le Pape, lequel baisse ou soulève le pont-levis, selon sa volonté, ce qui fait qu'il n'y a pas de liberté.

 

Je suis au temps de JC, je prends 12OO/13OO de 20 ans d’âge côte à côte; je suis un homme de Cro-Magnon, je vis dans des grottes, je dessine des animaux, jugez. En mettant 15OO hommes, on ne va même pas au bout du pont. Voyez ce que l'humanité a fait comme progrès. Alors, si vous mettiez 3OOO hommes côte à côte, où sera l'humanité, où sera le destin de l'univers ?

 

Je vous laisse sur cette interrogation, heureux d'avoir pu répondre à vos questions, ICI & MAINTENANT !, et je souhaite que le plus longtemps possible puisse perdurer votre station.     

                                                                                                                                                                                       

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